Axel Antas, Lost to sight, Pohnpei Starling, 2019

When our eyes touch est le premier chapitre de A I S T I T / coming to our senses, une série d’expositions sur un an organisée par les Instituts finlandais du Bénélux, de France, d’Allemagne, de Grande-Bretagne et d’Irlande afin d’explorer la complexité de nos perceptions sensorielles et d’interroger leurs manières de nous façonner en tant qu’êtres humains. Découvrez le récit d’Elisa Aaltola à ce sujet. 

Entre le mot et le sens  

Je suis philosophe de profession. Je passe mes journées à lire, écrire et réfléchir. Je travaille avec des mots, j’associe des concepts linguistiques et de tout cela, j’en tire des arguments et des conclusions. Cependant, il y a un risque : faire abstraction des sens. Les philosophes peuvent oublier leur corps, leurs sensations et leurs voies neurales… Ils peuvent faire abstraction de la sensation de leur peau touchant le grain des pages d’un livre ou bien encore de leurs cellules grises, si fragiles, à la fois mortelles et protégées par les sens.  

Déviation

Au début du 20ᵉ siècle, des phénoménologues tels qu’Edith Stein ont rappelé à des philosophes de ne pas faire abstraction du corps physique.  Plutôt que des “vérités objectives”, la phénoménologie avait pour objectif de percevoir une vision subjective de la réalité. Dès lors, comment l’être humain perçoit-il la réalité ? L’expérience se crée à partir de la dimension corporelle. Un penseur n’est capable de construire ses pensées qu’à travers son corps, c’est-à-dire le sien. L’écriture passe par la main qui a besoin des poumons qui se remplissent d’air, d’un cœur qui bat et de la capacité à  sentir le froid, la faim, la soif, du désir. Tout ceci semble évident. Néanmoins, je connais plusieurs philosophes contemporains qui estiment que la sensorialité des phénoménologues  n’aurait rien de philosophique.

À l’automne 2020, j’étais dans un parc et je lisais le livre de Thomas Metzinger, The Ego Tunnel, qui associe la neuroscience avec la philosophie. Metzinger y décrit comment la pensée humaine simule la réalité et la construit.  Sa description reprend l’argument d’Emmanuel Kant, selon lequel nous ne pouvons jamais percevoir “la réalité en tant que telle” – nous n’en percevons que sa simulation dont nous sommes prisonniers. La simulation de la réalité est comme un film ou un jeu que notre cerveau construit et que nous ne pouvons pas rejoindre de l’extérieur : c’est la réalité telle que nous la percevons et ressentons, et non celle que nous percevons objectivement. De façon distinguée, Metzinger explore avec succès quelles sont les déviations dans la simulation. Des choses étranges peuvent parfois se passer dans la construction de la simulation, comme le phénomène de la perception “hors de son corps”. 

Et puis un soir, après avoir fermé les yeux, je pouvais encore voir le plafond de la chambre comme si je n’avais pas du tout de paupières. Cela s’est répété les nuits d’après. À la fin, je pouvais voir le ciel clair étoilé à travers le plafond. “Une déviation dans la simulation”, me suis-je dit. J’étais une philosophe qui s’éloignait de ses propres observations afin de les étudier comme un objet intéressant, comme une curiosité. En même temps, j’étais une philosophe qui amortissait  la souffrance grandissante de ses sens et de son corps. Quelque chose en moi a pris peur de ce phénomène et a commencé à crier, à se cogner contre les parois de ma conscience pour se faire entendre. J’ai mis ma peur de côté. Il fallait que je sois calme, analytique. Il fallait que je déchire cette  déviation afin d’en examiner les morceaux à la lumière des concepts amenés par la théorie. 

Plus tard, j’ai eu des maux de tête qui ne partaient pas avec des médicaments. J’avais l’impression que l’on frappait mon crâne de l’intérieur, avec les parois de ma conscience toujours fermées. Distraite, j’ai pris une plus grande quantité de médicaments et j’ai essayé de me concentrer sur des livres, des textes, des concepts – en dépit de la déviation dans la simulation, j’ai essayé d’oublier, mais aussi la déviation dans mon corps, dans mes sens, de m’oublier. 

Rapidement je me suis sentie mal. La réalité était devenue un bateau dangereux. Alors que je marchais dans la rue, toute tremblante et en sueur, j’ai dû m’arrêter, m’appuyer sur un mur pour vomir. Chaque pas que je faisais me faisait horriblement mal au cerveau. Je pouvais voir des phrases en images et sentir les mots comme des odeurs. Mes sens s’étaient entremêlés, mélangés et leur nouvel assemblage chaotique en apparence essayait de me dire quelque chose. Pourtant, la philosophe éloignée en moi pressait le pas pour prendre ses distances avec mes propres sens. J’essayais d’être calme, sereine, stoïque. “J’ai juste besoin de me reposer”, me disais-je. 

Arrivée chez moi, j’ai essayé de trouver une position dans laquelle je ne me sentirais pas mal. Le monde des sens devenu étrange et le corps tordu de douleur, n’étaient en fait qu’une anomalie que je devais contrôler de manière rationnelle. Mais la philosophe n’était plus rationnelle, mais horrifiée face à ce qui nous effraie pratiquement tous, ce qui souligne l’importance de la parole et de la pensée : l’émergence soudaine du corps qui vient à bout du pouvoir de la raison et du langage et qui bouscule devant nous l’idée de la mort, la réalité biologique qui veut qu’il y ait un début et une fin. 

Le sens 

Je me suis réveillée après quelques heures. Il faisait  déjà sombre dans ma chambre. Telle une alarme, mon corps me sommait de me lever. Mes sens étaient comme une sonnerie aveuglante et assourdissante qui traversait mes cellules, tellement intense que les parois de ma conscience n’ont pas pu résister. Je me suis levée, je suis tombée, je me suis relevée. J’étais dans les vapes, étourdie. Je vomissais à chaque pas, je ne trouvais pas mon téléphone, mon cerveau semblait être un récipient en verre sous pression prêt à exploser à tout moment. L’alerte lancée par mes sens était une force entraînante, une sorte d’appel non verbal, “Maintenant !”, sans lettres. Maintenant ! C’est maintenant ! 

Quand je me suis finalement retrouvée à l’hôpital, mon corps était disposé sur un lit et contrôlé de toutes parts par des instruments. Il est passé par toutes sortes de scanners par lesquels ressortait un liquide sanguin et céphalo-rachidien. On avait fini par m’ouvrir le crâne pour m’y retirer un abcès qui aurait sûrement fini par éclater, provoquant un coma puis ma mort. On m’a fait ingérer à travers la jugulaire, un très grande quantité d’antibiotiques. Malgré tout, le mystérieux microbe a repris le dessus et j’ai fait une septicémie. De nouveau, on a étendu mon corps sur un lit d’hôpital, on l’a mesuré, analysé, piqué d’aiguilles et connecté à pleins d’appareils. 

Au même moment, mon esprit rationnel s’était fait silencieux. La prise de distance semblait tellement impossible que, je n’ai même pas essayé. La réalité avait replongé dans mes sens les plus triviaux. Ma conscience était pénétrée par les bips insistants du moniteur cardiaque, par le doux toucher de la main de l’infirmière, la sensation de soif sur ma langue et la douleur lancinante de la plaie recousue à l’arrière du crâne. 

Dans un hôpital, il est difficile de faire abstraction du corps. Une fois que le corps a été incisé, opéré, que différents prélèvements ont été faits, on devrait pouvoir dire qu’on a appris à le connaître… Quand le corps est – quand je suis – fatigué, les concepts abstraits éclatent comme des bulles dans un verre à champagne. Il ne reste que de la biologie pure, le rythme des muscles des poumons, les odeurs de café et de désinfectant, les rires lointains et ce pleur dont je réalise soudainement que c’est le mien. Seuls les sens restent derrière les simulations et les concepts. 

Ludwig Wittgenstein proposait dans son ouvrage au solide titre Tractatus Logico-Philosophicus (1921) que la langue crée les limites de la réalité. Ses propositions paraissent soudainement absurdes. Les sens créent le monde, le rendent visible. Les sens sont le monde. 

Mouvement et émotion 

La pression dans mon cerveau causée par l’inflammation  a expliqué mes observations étranges. La pression associée à mon état après l’opération donna à mes observations un caractère encore plus étrange. Je nageais au beau milieu d’un banc de poissons et je volais parmi les oiseaux, j’étais à la fois un lézard immobile et une particule qui s’enflamma et disparut il y a des millions d’années. Ma simulation de la réalité avait radicalement changé, elle remontait à la préhistoire et s’enfonçait dans le lointain futur. Quand je discutais avec mon neurochirurgien, des plantes tropicales poussaient autour de lui.  

Pendant un moment, régnait la confusion la plus totale : toute ma réalité était devenue une déviation. Mes théories s’étaient évanouies, ma mémoire semblait flasque, parfois je n’arrivais pas à trouver les mots, le fait de penser à peine quelques minutes me faisait m’endormir. En même temps, mes sens étaient si éveillés que tout était possible, si bien que  j’ai plongé dans l’air, dans l’eau, dans l’espace. 

Je voudrais dire que la pensée analytique et mes livres me manquaient. Mais en réalité je voulais ressentir pleinement ce picotement, ce changement vivace de la vibration de mes sens : c’était un univers condensé en une multitude d’opportunités, un  changement continu. Aucun mot ou combinaison de mots ne parvient à  capter l’essence des sens lorsqu’ils explosent soudainement.  Ils ne sont qu’un rayon de lumière qui ne frappe qu’une partie infime de l’océan. Parfois je rêve de la nuit que je pourrais vraiment nager dans cet océan comme un poisson parmi tous les autres, suivant leur silhouette brillante et filante. 

Mais mes  écailles pelèrent et je retrouvais mon enveloppe charnelle. Mon corps était exténué  par tant d’infections et de prises d’antibiotiques, mais c’est de mon corps  qu’il s’agissait, ce corps-là. Je pris la décision de ne plus jamais oublier mon corps comme s’il était une composante du dualisme Cartésien, une sorte de réceptacle de l’esprit, sans signification propre. Mon corps, moi, était encore en vie et soudainement  j’étais reconnaissante – envers mes sens. 

Les larmes pouvaient venir plusieurs fois par jour avec une puissance incroyable. Le philosophe Friedrich Nietzsche qui souffrait de forts maux de tête a écrit dans son livre Aurore (1881), qu’une personne qui a connu une grande souffrance peut ensuite se mettre à pleurer en écoutant de la musique. J’ai longtemps été séduite à cette idée,  mais ce n’était alors que des mots . Alors qu’à présent, c’était du vécu. Le monde était devenu immensément beau, j’arrivais à me sentir si émue par les  arbres, la musique, le regard d’un chien ou  la voix d’un ami tant que je pouvais tomber à genoux et pleurer. 

Antonio Damasio et Martha Nussbaum ont suggéré que les émotions étaient le mouvement. Elles naissent du mouvement de nos sens et de nos voies neuronales et elles-mêmes motivent le mouvement. Lorsque nous sommes pris par les émotions, on dit alors que nous sommes émus. Une émotion peut nous émouvoir complètement, nous faire rire ou pleurer, nous faire accomplir des actes d’amour ou de haine. Elle peut être mouvement, comme une joie qui déborde sur tout. J’étais émue de l’existence de mes sens, douée de sentir grâce à eux justement.

Le début 

J’ai toujours aimé la phénoménologie. Je pensais que j’étais en communication avec mon corps, mon animalité, mes molécules. Et pourtant mon côté réfléchi a fait fi de mes sens qui essayaient de me dire que quelque chose n’allait pas. J’ai été en fin de compte une  philosophe qui, de manière rationnelle, puis irrationnelle annihilait ses sens. 

Une nuit, j’ai fait le rêve de sphères qui me survolaient et qui laissaient échapper des livres et des mots. J’ai recommencé à vivre par et dans le langage. Je commençais à mieux me souvenir, à penser de façon plus cohérente. Je sentais que je me situais entre deux réalités, l’une pleine et l’autre vide ; le monde de mon corps et de mes sens était plein, tandis que le monde des mots était une scène vide, où les gens allaient et venaient, parlant sans arrêt sans savoir de quoi ils parlaient. Il fallait cependant que je me plonge pleinement dans les livres et les mots, car sans eux je n’aurais pas été capable de transmettre à d’autres êtres doués de parole, tout ce que je voulais communiquer. 

À présent, je mets des mots sur tout ça ;  j’écris, décris et analyse. Mes doigts se baladent sur le clavier, le sang pulse dans mes veines, mes oreilles captent les soupires de mes chiens, ma cicatrice palpite. J’essaye d’assembler des mondes, d’associer réalités de sens et théorie, ce qui est rempli et ce qui est vide. 

Le monde dans son ensemble  semble répondre à “la réalité en tant que telle”. L’argument de Kant et de Metzinger est difficile à appréhender ici. Qu’est-ce qui pourrait bien être  “la réalité en tant que telle “ à part ce que nos sens nous disent ? Dans un monde vide, on pose des questions absurdes, par exemple : comment peut-on être certain de connaître un jour la vérité ou la réalité en tant que telle, comment pouvons-nous même savoir un jour, si nous existons, ou bien s’il existe d’autres humains ou d’autres espèces qui ont un esprit, ou encore si la Terre est bien réelle ? Tandis que ces questions sont pertinentes d’un point de vue analytique, elles sont absurdes expérimentalement. Peut-être servent-elles à garnir un théâtre vide. Peut-être qu’elles sont posées par des personnes, qui n’ont même pas conscience d’eux-mêmes. 

À l’instar de beaucoup de personnes, je souhaiterais associer les deux. Je voudrais demander et ressentir. Douter et considérer une chose comme une vérité. Ignorer et savoir, être logique  et être absurde. Parler avec des concepts et ressentir, expérimenter, bouger, toucher, sentir, voir, entendre. Ce sont à la fois des contradictions et des juxtapositions inutiles. Je me souviens de la sensation de pouvoir  humer les mots. Qu’est-ce que cela fait à présent  d’entendre, de voir les mots ou de les toucher ? Que ressent-on quand on pense ? Que ressent-on entre des pensées ? Et qu’a-t-on ressenti avant une pensée ? 

Au commencement, le mot ne pouvait pas exister, car derrière celui-ci il faut qu’il y ait un esprit, et derrière cet esprit, il faut qu’il y ait un corps, biologique, un mouvement – un poisson qui nage dans l’océan, un oiseau qui vole dans l’air, une particule qui s’allume et qui s’éteint dans l’univers, qui fusionne avec d’autres particules pour créer  un neurone, un sens.

Références 

Damasio, A. 1999. The Feeling of What Happens: Body, Emotion and the Making of Consciousness, New York: Harcourt Brace and Company.

Metzinger, Thomas. 2009. The Ego Tunnel: The Science of the Mind and the Myth of the Self. New York: Basic Books. 

Nietzsche, Friedrich. 1881. Daybreak / Aamurusko (Morgenröte – Gedanken über die moralischen Vorurteile).

Nussbaum, Martha. 2001. The Upheavals of Thought: The Intelligence of Emotions. Cambridge: Cambridge University Press.

Stein, Edith. 1989. On the Problem of Empathy. Traduit par Watraut Stein. Washington: ISC Publishing.

Dr. Elisa Aaltola est une philosophe spécialisée en éthique animale et environnementale ainsi qu’en psychologie morale. Elle travaille à l’Université de Turku et étudie actuellement l’influence qu’ont nos émotions sur notre relation aux animaux non-humains et à la nature. Aaltola a rédigé environ 40 articles évalués par des pairs sur les thèmes évoqués précédemment, en plus d’un certain nombre de monographies finlandaises et de volumes édités. Elle a également écrit les livres en anglais “Varieties of Empathy: Moral Psychology and Animal Ethics” (2018) et “Animal Suffering: Philosophy and Culture” (2012). Elle a aussi édité le volume “Animal Ethics and Philosophy: Questing the Orthodoxy” (2014) avec John Hadley.

When Our Eyes Touch – A I S T I T / coming to our senses du 19 mai au 1er août 2021 à l’Institut finlandais et du 22 mai au 1er août 2021 à la Maison Louis Carré.