Tous les mois, l’Institut finlandais met en lumière des personnes dont le travail marque la Finlande et la France d’aujourd’hui. Au mois d’octobre, nous avons rencontré Tuomas Laitinen pendant la Fashion Week de Paris quand les étudiants de l’université Aalto présentaient leurs collections à l’Institut finlandais. L’un des fondateurs du magazine renommé SSAW, Laitinen a travaillé comme créateur de mode. Aujourd’hui, il est professeur de mode à l’université Aalto.

Vous avez fait une longue et diverse carrière dans le monde de la mode. En plus d’être professeur à l’université d’Aalto, où vous enseignez la mode, vous avez travaillé comme créateur et participé à la fondation du magazine SSAW. Est-ce important pour vous d’envisager le domaine de la mode sous différents angles ? Croyez-vous que cela a un effet sur votre façon d’enseigner et comment dirigez-vous les étudiants ?

Ces différents postes et projets se sont présentés à moi naturellement. Cela prouve que l’on peut exercer des métiers différents avec un diplôme et les connaissances d’un créateur de mode. Aujourd’hui, les vêtements représentent seulement une petite partie de la mode. En effet, le monde qui l’entoure joue un rôle tout aussi important. Les créateurs doivent donc avoir une certaine connaissance sur différents sujets de société et des points de vue divergents. Et puis, grâce à ma formation de styliste, il m’est facile de communiquer avec les équipes de création et de production de mes clients.

Pendant la Fashion Week de Paris en septembre, le show-room de l’université d’Aalto à l’Institut finlandais présentait les collections de 17 étudiants en mode. Diriez-vous qu’il y a une approche esthétique, matérielle ou un style particulier qui distingue l’université d’Aalto des autres écoles du même domaine ? Pensez-vous qu’il est sensé de dire que l’identité nationale, la culture et l’histoire d’un pays ont un impact sur la mode ?

Dans l’atmosphère politique actuelle, il est un peu dangereux de parler de l’impact du patrimoine national. À mon avis, la vie des jeunes créateurs finlandais d’aujourd’hui ne diffère pas beaucoup de celle des jeunes créateurs venant d’autres pays d’Europe occidentale. Par exemple, contrairement à ma génération, ils ont tous vécu dans un environnement favorable à l’internationalité. Je dirai que ce qui distingue Aalto des autres universités, c’est son ouverture d’esprit. Nous ne forçons pas nos étudiants à rester dans une seule « catégorie », c’est-à-dire qu’ils peuvent alterner librement entre la création de mode pour femmes ou pour hommes et la création de matériaux. Ces différents domaines sont encore vus de manière individuelle dans plusieurs établissements.

En 2012, le trio Siiri Raasakka, Tiia Sirén et Elina Laitinen était le lauréat du Grand Prix du Jury du Festival de Hyères. Cette année est annoncée comme étant celle de la percée de l’université d’Aalto et plus largement, de la mode finlandaise. Comment voyez-vous cela aujourd’hui, six ans plus tard ? Quels changements ont eu lieu ces dix dernières années dans l’enseignement ? Que souhaitez-vous pour la domaine de la mode dans les dix années à venir ?

Le festival de Hyères nous a fait connaître du grand public et depuis 2012, l’université d’Aalto a grandi et continue d’évoluer chaque année. Nous n’avons jamais eu de plan stratégique. Nous nous sommes tout simplement concentrés sur notre travail et avons cherché à le faire progresser avec persévérance, ce qui a donné de bons résultats. À la manière finlandaise, nous n’avons pas voulu faire trop de bruit autour de nous. Nous avons compris dès le début que les changements sont lents et que nous sommes seulement au début de notre progression dans bien des domaines. Bien sûr, nous avons beaucoup avancé depuis 2012. Aujourd’hui, les personnes influentes de la mode, les découvreurs de talents tout comme les journalistes de mode de première ligne, viennent à Helsinki chaque année, au mois de mai, pour voir le défilé de mode de nos étudiants. Il est difficile de dire comment le domaine de la mode va évoluer dans les dix ans à venir car la mode change constamment. Espérons qu’elle soit plus éthique et durable, et que le travail du couturier soit plus apprécié que le couturier lui-même.

Dans les interviews, vous avez souvent mis l’accent sur le fait que les étudiant(e)s devraient commencer leur carrière en travaillant chez les grands couturiers internationaux, et seulement après, commencer à penser à la création de leur propre marque. Comment alors balancer ses ambitions et visions artistiques avec les coutumes et la pression de l’industrie ?

Il est essentiel de travailler chez les grands couturiers avant de fonder sa propre marque. C’est là que les débutants se créent des contacts et voient comment l’industrie fonctionne réellement. Il est aussi mieux de commettre ses premières erreurs comme employé plutôt que de prendre le risque financier soi-même. Quelqu’un qui crée des collections pour sa propre marque doit faire des compromis tout comme quelqu’un qui travaille comme directeur artistique chez un grand couturier. La différence est que le dernier a le soutien d’une grande équipe derrière lui. Bien sûr la mode entre dans le domaine artistique mais, c’est avant tout un business important.

On dit souvent que la période où vous et Pirjo Hirvonen avez commencé à l’université Aalto marque une renaissance de l’établissement. Vous avez suivi le modèle des universités internationales de la mode et avez introduit les hauts standards et l’importance de la critique à votre formation. Comment caractérisez-vous en deux mots votre philosophie d’enseignement ? Selon vous, quelles sont les caractéristiques les plus importantes chez un directeur d’études ? Et quelles sont les caractéristiques que vous appréciez chez un étudiant ?

Honnêtement, je n’ai pas eu vraiment le temps de réfléchir à ma philosophie d’enseignement. J’ai pour habitude de considérer les étudiants comme des individus, et je tente toujours de trouver ce qui fait que chacun à quelque chose de spécial et d’unique, et les encourage à continuer sur ce chemin. Ce que j’apprécie chez un étudiant c’est son ouverture d’esprit, capacité à la critique sur son propre travail comme sur celui de l’industrie en général et le courage d’affronter de nouvelles situations.

En 2019, l’université Aalto va commencer une collaboration avec l’Institut finlandais sous forme d’un programme de résidence. Selon vous, que peut apporter une période de résidence à Paris à vos étudiants ?

De tout temps, Paris a toujours été considérée comme la capitale de la mode. Cette dernière y est présente partout et elle fait partie de la culture urbaine de la ville. Une période de résidence peut ouvrir les yeux aux étudiants de différentes façons et offre un lieu incroyable pour trouver l’inspiration pour leur collection de fin d’études. Paris est rempli d’endroits intéressants : des marchés, des musées, des galeries, des salles de concerts. J’espère que tous les étudiants qui auront la possibilité de participer à ce programme de résidence trouveront leur « propre Paris ».

Si vous étiez un étudiant aujourd’hui et si vous aviez la possibilité de participer à ce programme de résidence à Paris, comment passeriez-vous vos journées dans cette capitale de la mode ?

J’ai habité à Paris pendant plusieurs années et j’y ai passé beaucoup de temps tout seul déjà dans ma jeunesse. Je crois qu’aujourd’hui, ma vie étudiante serait la même. Je me baladerais dans les rues commerçants, j’irais dans les boutiques des grands couturiers en examinant les vêtements et je chercherais des magazines et des livres anciens dans les marchés aux puces. J’essaierais de me glisser dans les défilés de fashion week sans invitation et je fréquenterais le bar Pop In, rue Amelot, avec d’autres rêveurs même si je pense qu’aujourd’hui, tous les clients sont d’age mûr, comme moi.

Qui nommeriez-vous comme figure la plus inspirante dans l’industrie de la mode et du design en Finlande ?

En Finlande, nous avons un grand nombre de « classiques » qui sont beaucoup appréciés comme Vuokko Nurmesniemi, Ilmari Tapiovaara, Eero Aarnio et Alvar Aalto, mais ils faut maintenant laisser la place pour les choses nouvelles. Tous les précurseurs du design finlandais ont été des rebelles de leur époque et on peut voir la même folie et le même génie créatif chez les jeunes créateurs finlandais qui veulent repousser les limits existantes.

Photographie par Chris Vidal Tenomaa

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