Pannu Kuumana est une série d’interviews réalisée par la journaliste finlandaise Pihla Hintikka. Une fois par mois, nous y découvrons en finnois, des acteurs de la vie culturelle français et finlandais autour de différents sujets d’actualités. Dans cet article, une interview d’Olivia Merilahti, chanteuse du groupe The Dø.

”IL Y A QUELQUES ANNÉES, J’AURAIS PU DIRE QUE LA MUSIQUE ÉTAIT MA SEULE MAISON. AUJOURD’HUI JE N’EN SUIS PLUS AUSSI SÛRE”

Olivia Merilahti, 33 ans, chanteuse-compositrice du groupe The Dø se sent chez elle aussi bien à Paris, qu’en Finlande, dans un bus de tournée ou dans la nature. Elle se plaît dans la capitale française pourvu qu’elle puisse s’échapper sur la côte Atlantique pour prendre l’air en cas de besoin.

Créé en 2007 par la chanteuse Olivia Merilahti et le compositeur Dan Levy, le groupe The Dø sort son premier album A Mouthful en 2008, qui se catapulte dès sa sortie à la première place des ventes de disques françaises. L’année dernière, leur troisième album Shake Shook Shaken a remporté le titre du meilleur album de rock en France aux Victoires de la musique.

PH : Olivia Merilahti, est-ce que chez vous, c’est là où il y a un lecteur de disque ?

OM: Chez moi c’est tout simplement là où je peux enregistrer des chansons. Il me suffit d’un iPhone, d’un ordinateur et d’un lecteur de disque, c’est tout. Je peux me sentir chez moi dans le bus, en tournée, ou quand je suis avec celui que j’aime.

PH : Selon Le Corbusier, une maison c’est “une machine à habiter”. Quelle serait pour vous une bonne définition de la maison ?

OM : Je viens de revenir à Paris après une tournée d’un an. Sur la route, on construit son chez-soi là où le bus nous amène. Le vestiaire devient un bureau, le bus une maison, “une machine à habiter” en quelque sorte. Au bout d’un moment on s’y sent chez soi. Si brusquement je me retrouve dans une chambre d’hôtel immobile et silencieuse, il m’arrive de ne pas arriver à dormir.

En revenant dans mon 35 m2 à Montmartre, tout me semblait un peu étranger, abandonné, oublié. Alors j’ai repris soin de mon chez-moi : j’ai tout lavé, ré-arrangé, j’ai jeté les vêtements que je n’utilisais plus.

Quand je touchais mes objets, j’avais l’impression qu’ils revenaient à la vie. À présent, je peux dire que je suis bien chez moi, même si j’ai toujours envie de m’évader. J’aime ma rue, mais je trouve qu’il n’y a pas assez d’arbres. La vie de tournée par contre ne me manque pas du tout. Quelques mois sur la route, c’est amusant mais après un certain temps, on se lasse. C’est dommage que dans ce métier, les périodes de tournées et d’enregistrements soient si longues.

PH : Vous êtes moitié française, moitié finlandaise. Vous vivez dans une métropole, mais la nature vous manque. On vous trouve parfois en tournée, parfois en studio. On peut dire que vous vivez entre deux éléments. Est-ce dû au hasard ?

OM: Ma carrière de musicienne me permet de ne pas avoir à définir où je m’installe de ne pas avoir à prendre racine quelque part. La vie nomade me va bien. Je ressens profondément ma double nationalité. Le fait d’être de plusieurs endroits à la fois est pour moi naturel. Mais à 33 ans, en étant un peu plus âgée, je pense que finalement j’aimerais m’ancrer quelque part. Mais plutôt au bord de l’océan qu’à Paris, par contre.

PH : Comment vos deux cultures se manifestent en vous ?

OM : J’aime les fromages qui puent et le salmiakki (réglisse salée typiquement finlandaise ndtr*). J’aime aussi le vin rouge, mais je suis un peu trop sérieuse, à la finlandaise. C’est peut être un cliché, mais les finlandais sont plutôt honnêtes et disent la vérité. Et moi je ne sais pas faire semblant, même si parfois cela pourrait me rendre service. Dans la vie professionnelle à Paris, être trop franc et sérieux peut ralentir les choses ou rendre les relations plus difficiles. J’ai dû apprendre à être plus légère, la vie d’artiste est quelque part entre les deux façons d’être.

Dans mon appartement, j’ai beaucoup d’objets finlandais : des draps Marimekko, des bougeoirs et des plats Iittala, des meubles Artek.

PH : Que pensez-vous du mode de vie et de l’habitat en Finlande ?

OM : L’isolation dans les maisons finlandaises est mille fois meilleure qu’ailleurs. Je trouve que cela crée un fort sentiment de sécurité. Cette sécurité a même un son qui lui est propre. C’est une acoustique qui est plus tamisée qu’en France. Les maisons finlandaises ont aussi une odeur bien à elles, à cause du bois utilisé dans les constructions.

PH : En grandissant, vous avez passé beaucoup de temps en Finlande et vous avez habité à Helsinki une année après votre bac. Quel est votre plus beau souvenir de Finlande ?

OM : Je me souviens de l’odeur de Linnanmäki (parc d’attraction à Helsinki ndtr*) qui me rappelait la France, de la vie au chalet à la campagne et des choses qui vont avec : les bains de minuits, le sauna au bord du lac, les myrtilles et la cueillette de champignons dans la forêt. Mon grand-père possède un bateau, avec lequel on partait explorer les îles aux alentours avec ma famille. Sur une des îles se trouvait un phare merveilleux. C’était quand j’avais entre 6 et 12 ans, les plus beaux jours de ma vie. Une vie sans soucis, remplie de pur bonheur.

Je vis au centre de Paris depuis trois ans, et je crois que finalement la vie en métropole ne me convient pas. Je vais souvent chez mes parents dans les Yvelines pour me vider un peu la tête. Leur maison se situe au milieu des champs. Je viens de trouver un appartement à Biarritz également, je compte vivre entre ici et là-bas.

PH : Pourquoi Biarritz ?

OM : Cela faisait longtemps que je cherchais à fuir Paris. La côte Atlantique m’intéressait, tout comme la Bretagne. Maintenant que mon copain vit à Biarritz, qu’il connait bien la ville, j’ai décidé de prendre un appartement là-bas. Je suis à un stade de vie où rester seule avec mes pensées me suffit. Je peux m’attarder à regarder l’océan pendant plusieurs mois.

Quand je marche dans les rues du centre-ville de Biarritz, en tournant la tête je peux apercevoir les vagues juste à coté. C’est précieux !

Je ne sais pas encore si Biarritz va devenir ma véritable maison, car ma famille vit à Paris et nous avons toujours vécu à proximité les uns des autres. Je me sens chez moi aussi en Finlande, j’ai de la famille là-bas. Si un jour j’ai des enfants, j’aimerai leur parler finnois, mais il faudrait que je prenne quelques cours de plus. En un sens, je suis dispersée entre plusieurs endroits. En fondant une famille je réfléchirai sûrement à prendre racine d’une autre manière.

PH : À la naissance de mon enfant, je me suis mise à voir notre appartement différemment – il va devenir la maison d’enfance de mon fils. Vous souvenez-vous de votre maison d’enfance ?

OM : Nous vivions dans un petit trois pièces à Sèvres, avec un petit jardin. Je me rappelle que je dansais dans notre salon. Je n’étais pas une danseuse extraordinaire, mais je me sentais tellement libre. Je garde des souvenirs de ma mère finlandaise, qui écoutait Phil Collins, les Beatles et Mozart. Je me souviens aussi des Noëls à la Finlandaise, et des énormes sapins de Noël dans notre appartement tout petit. J’avais 12 ans quand nous avons déménagé dans les Yvelines. Je me souviens avoir adoré. Grâce à Maman, il y avait un énorme jardin et des arbres. La nature lui manquait, même si nous vivions un peu plus loin de Paris. La première année était superbe. Je faisais du vélo partout et les buissons abritaient des cachettes. Une fois adolescente, la vie dans les Yvelines est devenue plus ennuyeuse.

PH : Ces derniers temps, des millions de réfugiés ont dû laisser leurs maisons. Qu’est-ce que cela évoque pour vous ?

OM : Je suis les questions sociales et politiques de loin, je vis dans une sorte de méta-réalité. Je trouve cela beau que les Allemands aient ouvert leurs frontières. Les Français de leur côté pensent peut-être que plusieurs choses doivent être résolues avant d’agir. Mais ce ne sera probablement jamais le bon moment.

J’ai tendance à beaucoup discuter avec les chauffeurs de taxi du monde entier. Le plus souvent, j’ai le temps de leur demander quand ils sont arrivés dans le pays et si leurs enfants s’y sentent intégrés. À Los Angeles, j’ai parlé à un chauffeur iranien. Un chirurgien, très diplomé, il faisait parti d’une minorité oppressée il y a une vingtaine d’années.

Dans les paroles de ces chauffeurs, on entend souvent de la gratitude d’avoir été sauvé et accepté avec leurs familles. Je trouve que cela nous dis quelque chose sur le monde actuel.

PH : La musique peut-elle être une sorte de maison ?

OM : Il y a quelques années, j’aurais dit que la musique me suffisait comme maison. Je n’en suis plus aussi sûre. Nous avons longtemps fait de la musique ensemble avec Dan. Nous formions aussi un couple. Nous avons rompu il y a maintenant trois ans.

Aujourd’hui, j’essaie de distinguer vie privée et vie professionnelle. La musique et l’amour occupent une grande partie de mon cœur, mais il faut trouver un équilibre entre les deux. Mon amoureux actuel n’est pas du tout dans le milieu.

PH : Après votre rupture, vous êtes-vous sentie à nouveau vagabonde ?

OM : J’ai dû passer par un véritable sevrage, qui finalement s’est fait en plusieurs phases. Mes vies privées et professionnelles étaient les mêmes. À présent, j’essaie de leurs consacrer des endroits distincts. Avant, je travaillais beaucoup chez moi. J’ai même enregistré les démos de notre troisième album, Shake Shook Shaken (2014) dans mon ancien appartement près du métro Botzaris. Je n’avais pas de chambre à coucher, mais un studio d’enregistrement à la place. Mon lit était situé dans le salon, tout comme la cuisine.

Le matin, je partais faire du sport ou me balader pour me vider l’esprit. Ensuite, je travaillais de 14 h à 23 h, puis je sortais au bar ou en boîte de nuit. Presque chaque semaine, nous partions en Normandie avec Dan pour enregistrer.

Dans mon appartement actuel, je n’ai plus de studio, j’en loue un. C’est agréable de sortir de chez soi pour aller travailler ailleurs. Ça fait du bien à l’esprit. Je ne vais plus en Normandie non plus.

Cette année, on ne travaillera sur rien de nouveau avec The Dø, en revanche je vais travailler sur mes propres chansons en collaboration avec d’autres artistes.

PH : Comment passez-vous votre temps à la maison en ce moment ?

OM : Tout sauf le travail ! Je range des papiers, je change l’emplacement du canapé. Je lis beaucoup aussi. J’ai acheté des poèmes de Sylvia Plath, et le livre Soumission de Michel Houellebecq que je compte finir malgré son côté sombre. En ce moment, je lis Les Quatre Accords Toltèques de Don Miguel Ruiz que j’aime bien. Il est facile à comprendre sans être simpliste.

J’ai décidé de ne pas faire de musique. Les mélodies me viennent toutes seules, mais les paroles arrivent moins facilement, sauf si je lis et si j’écris tous les jours.

Maintenant, je me nourris aussi. Je me sentais affamée pendant très longtemps.

PH : Votre clip Trustful Hands à été tourné à Tokyo. En ce moment, une petite exposition explorent les liens entre la Finlande et le Japon à l’Institut finlandais. Est-ce que vous trouvez des points communs entre les deux pays ?

OM : Les Finlandais et les Japonais prennent plaisir dans les choses simples et un peu sacrées. En Finlande, le peuple entier se réjouit de l’été et du sauna. Dans les deux cultures, la nature apaise et équilibre la vie, les gens cherchent une harmonie entre ville et nature. Les Japonais sont plus extrêmes que les Finlandais. C’est pour cela que je trouve le pays fascinant.

J’y étais pour la première fois en août dernier, j’y suis allée seule au début puis nous y avons donné trois concerts. Il faisait chaud et très humide, et la lumière était belle. Dans le quartier de Shinkjuku, les allées étroites étaient remplies de petits bars de cinq places à peine. J’ai passé une soirée dans l’une d’entre elles avec une connaissance franco-japonaise. Un monsieur un peu plus âgé à commencé à nous parler, et dès que j’ai dis que j’étais à moitié finlandaise, il s’est immédiatement exclamé : « Suomi! Kippis! Hyvää päivää! » (Finlande ! Santé ! Bonjour !). C’est comme si nous étions cousins.

PH : Saviez-vous que chaque année, une vingtaine de Japonais sont victimes du « syndrome de Paris » ?

OM: Je comprends complètement. Les Japonais auraient besoin d’un costume d’astronaute, de casques et de masques pour cette ville. À Paris, il y a tellement de bruit, d’odeurs et un mauvais accueil, souvent.

Paris abrite les vieux parisiens traditionnels, ainsi qu’une génération jeune plus ouverte vers l’international qui ouvre des petits cafés et restaurants. Je ne conseille pas aux voyageurs d’aller dans les endroits « typiques » de Paris, où la nourriture est souvent chère et pas très bonne, et où les toilettes sont affreuses. Je recommanderais plutôt le bistrot Au Passage (1bis Passage Saint-Sébastien, 75011 Paris). Le Café Francoeur a Montmartre est un bistrot sympa, très parisien aussi.

PH : Paris est-elle une bonne ville pour vivre et faire de la musique ?

OM : Il y a énormément de projets musicaux et artistiques à Paris, donc il y a de belles possibilités pour une vie d’artiste ici. Mais j’admets que j’essaie d’en partir. Je sais que quand je la quitterai, la ville me manquera, donc je pense revenir quelques fois par mois pour voir des amis et sortir un peu. Cela me suffit.

Olivia Merilahti, 33, Chanteuse-compositrice franco-finlandaise du groupe The Dø.

Sur Paris : ”Je ne me sens pas parisienne d’esprit, mais de toutes les villes du monde c’est celle que je connais le mieux, et c’est là aussi que sont ma famille, mes amis et mes connexions professionnelles. On peut traverser presque tout Paris à pied ; je le fais le plus souvent possible en parlant à un/une ami(e) ou en juste perdue dans mes pensées.”

Sur l’Institut finlandais : ”L’Institut pour moi est un endroit particulier, car ma mère y a travaillé pendant plusieurs années. C’est comme un petit bout de Finlande au milieu de Paris. J’y vais souvent quand je me sens un peu nostalgique. Maintenant que notre tournée est terminée et que je peux passer plus de temps en ville, je compte passer dans son café plus souvent.”

Sur la maison : ”Chez moi, c’est là où se trouvent celui que j’aime et mes instruments de musique. Comme je suis une enfant de deux cultures, je suis habituée à avoir deux adresses, et cette idée m’a suivie dans le monde adulte. La maison, pour moi, c’est avoir un pied dans la métropole, l’autre au bord de la mer.”

Photos
– Pihla Hintikka (1-3)
– The Dø: Olivier Donnet (4), Benoit Boute (5), lepetitfloyd (7)
– Both Ways open Jaws, 2011 (Cinq7)
– Shake Shook Shaken, 2014, (Cinq7)

Traduction : Sylvia Sene

* note du traducteur

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