Le texte original a été publié en finnois sur le site d’Yle le 11 novembre 2019. Le texte de cet article appartient à notre IF publication qui sera distribuée gratuitement dans nos locaux à partir du 6 septembre 2019.

Je revêts ma fierté

L’étoffe rouge flamboyante est minutieusement brodée avec d’innombrables perles colorées.

La coiffe d’une femme skolte révèle plus sur celle qui la porte qu’un non-initié puisse discerner au premier regard. Il montre l’état civil de sa porteuse. Est-elle mariée, veuve ou bien en train de chercher un époux ? D’après une tradition ancienne, le prétendant prometteur fait un nœud dans les rubans de soie du bonnet de la demoiselle skolte. C’est un signe pour la famille : il est temps de commencer les préparatifs des noces.

Agée de 18 ans, Jasmin Semenoff de Sevettijärvi sourit doucement en entendant cette histoire. « Il se peut qu’il en ait été ainsi. Mais personne ne fait plus cela. »

La jeune femme enfile sa tenue de Sami skolt avec expertise. D’abord elle met ses bottines, faites de peau de renne. Elle enlace les pompons de laine rouges et jaunes autour de ses chevilles. Prestement, elle enfile la jupe violette qui lui arrive aux chevilles. Les dizaines de plis font voleter l’ourlet de sa jupe. Par-dessus la jupe, elle enfile encore une kuurta, un chemisier décoré de plis. Pour couronner la tenue et c’est ce qu’il y a de plus beau pour Semenoff : le peeʹrvesǩ, la coiffe de demoiselle d’un rouge flamboyant qu’elle place soigneusement sur son front, et la ceinture, brodée de perles, qu’elle noue autour de sa taille.

« Je me sens bien quand je porte ma tenue » dit-elle, « et fière ».

Sa tenue skolte est la plus belle de ses possessions.

Peeʹrvesǩ est plus simple que la coiffe de femme mariée : les rubans de soie bariolés noués derrière la nuque flottent sous les cheveux. La coiffe oblige la femme à se tenir droite, naturellement.

La fierté n’est pas le terme que Semenoff utilise pour décrire son rapport avec ses racines skoltes. Elle croit que ses parents ne se sentaient pas pareils lorsqu’ils portaient leur costume skolte. Il y a quelques dizaines d’années, il n’était pas possible d’être fier d’être sami, encore moins d’être un Sami skolt.

Les Skolts sont un peuple indigène. C’est un groupe ethnique parmi les Samis. Le pays ancestral des Skolts se situe dans la partie frontalière de la Finlande, de la Norvège et de la Russie. Il y a environ 600 Skolts en Finlande. La langue skolte est menacée de disparition : elle n’est parlée que par quelques centaines de personnes. En 2006 le locuteur natif du sami skolt le plus jeune avait plus de trente ans.

Tout comme les réfugiés de la Carélie, les Skolts ont dû quitter leurs terres ancestrales dans Petsamo après la Seconde Guerre mondiale lorsque la Finlande a dû céder une partie importante de son territoire oriental à l’Union Soviétique. Les Skolts se sont installés sur leurs nouvelles terres entre 1949 et 1952. D’après le plan de relocalisation final, les Skolts de Petsamo ont été installés dans la région de Nellim, les Skolts de Paatsjoki autour de Kevätjärvi, et les Skolts de Suonikylä dans la région de Näätämö. Les Skolts sont minoritaires dans une minorité, longtemps considérés inférieurs aux autres Samis. Il y a une dizaine d’années, on n’était pas fier d’être sami. Il était plus simple de dissimuler ses racines que d’afficher son appartenance à cette minorité.

L’artisanat et les costumes sami sont la partie la plus visible de la culture de ce peuple indigène.

Le costume sami accompagne celui qui le porte du baptême à l’enterrement. La famille s’assure qu’il est porté correctement et avec dignité.

Semenoff fait partie d’une génération qui a bénéficié des cours de skolt à l’école primaire, quelques heures par semaine. La langue ancestrale avait un goût amer pour la jeune fille. La famille Semenoff ne parlait pas la langue skolte à la maison, et dans l’école d’une localité plus grande les leçons de cette petite langue étaient un fardeau pour la fille.

« J’ai vécu les leçons plutôt mal, j’avais honte et je ne voulais pas apprendre la langue skolte. Lorsque nous avons déménagé à Sevettijärvi, tout a changé. »

C’est après son installation dans le village skolte de 200 habitants à Sevettijärvi que Jasmin s’est intéressée à la langue de ses ancêtres. Les camarades de classe qui étudiaient le skolt étaient plus nombreux et elle ne se sentait plus seule en classe de sami. En plus, la culture skolte était une partie importante de l’enseignement de l’école en général.

L’artisanat et les costumes sami sont la partie la plus visible de la culture de ce peuple indigène. Les costumes sont bariolés ; une tenue sami ressemble à la personne qui la porte. Chaque tenue est un ensemble personnel et unique.

Aujourd’hui la culture vestimentaire est bien vivante ; elle reflète le monde contemporain. En général, on porte ses habits samis depuis l’enfance. Porter sa propre tenue skolte n’est pourtant pas une chose simple.

Bien qu’on en voit de plus en plus, la plupart des Skolts acquièrent leur première tenue skolte à l’orée de l’âge adulte.

Ce sont surtout les femmes skoltes qui choisissent de plus en plus souvent de porter la tenue skolte. Aujourd’hui on peut trouver de nombreux tissus en coton pour les jupes et les chemisiers avec une grande variété de motifs et couleurs. La création de son propre määccaǩ, le costume skolt, invite à expérimenter. Sa création renforce l’identité de la couturière.

Idéalement, la tenue skolte est comme une continuation de la peau qui révèle les racines de la personne qui la porte.

Photographie par Henry Lämsä

Kati Ljetoff, 32 ans, d’Inari, a revêtu la tenue skolte pour la première fois il y quelques années seulement. Elle n’a fait connaissance avec la culture vestimentaire des Skolts que lorsqu’elle a commencé ses études d’artisanat sami.

Elle raconte : « Porter une tenue skolte a du poids pour moi. Je ne dis pas cela dans le sens négatif ; je dis cela parce que c’est quelque chose de nouveau pour moi ». Elle se sent plus connectée, non seulement aux autres Samis, mais aussi à ses propres racines depuis qu’elle porte la tenue skolte. Elle est pratiquement la première dans sa famille à en porter une.

Adulte, Kati Ljetoff s’est rendu compte que l’artisanat skolt la passionnait et elle a fini par choisir le métier d’artisan. « Plus âgée, j’ai compris d’où je venais. Ma tenue skolte révèle une grande partie de cela. Je veux qu’elle devienne une partie encore plus importante de moi. » dit-elle avec ferveur.

La coiffe de la femme mariée est la couronne de l’artisanat skolt. Šaamsiǩ est fait pour une déesse.

La tenue skolte est différente des autres costumes traditionnels des Samis : elle comprend deux parties et elle est ornée de broderies perlées et de coiffes différentes.

Ceux qui maîtrisent l’artisanat skolt sont rares. Par exemple, il n’y a qu’une seule personne qui sache fabriquer l’impressionnante coiffe de femme mariée, le šaamsiǩ.

Au début de cette année l’association de l’artisanat sami, Sámi Duodji, a rassemblé un groupe d’artisans pour leur apprendre à fabriquer la coiffe de femme mariée du début jusqu’à la fin dans le cadre d’un cours de revitalisation. Le moniteur est un maître artisan – et le seul qui maîtrise la fabrication de la coiffe de femme mariée.

Ljetoff est l’une des cinq participants du cours. L’artisane se sent responsable de la revitalisation de la culture skolte.

Comme toutes les coiffes skoltes, la coiffe de femme mariée est fabriquée en étoffe rouge flamboyant et brodée de perles colorées ; elle se fait pourtant remarquer par sa forme unique. Autrefois, c’était l’écorce de bouleau qui lui donnait sa forme en corne; aujourd’hui on utilise une botte de feutre usée pour la fabrication de la base rigide de la coiffe. La base seule requiert des mois de travail, même pour un maître artisan. Elle est travaillée à la main, point par point, jusqu’à ce que la coiffe prenne sa forme de corne.

« Je veux vraiment apprendre à bien fabriquer la coiffe de femme mariée ! Je veux vraiment y parvenir. A l’avenir, je ferai partie de ceux qui maîtrisent la création de cette coiffe, » dit Ljetoff.

Concave, la partie supérieure de la coiffe se courbe telle une corne pour encadrer le visage de la femme. La broderie perlée y est plus copieuse que dans aucun autre objet artisanal sami.

Photographie par Henry Lämsä

Heidi Gauriloff, 30 ans, se sentait très nerveuse lorsqu’elle revêtît sa propre tenue skolte pour la première fois. Avec les mains tremblantes, elle a posé la coiffe de jeune fille sur ses cheveux. Son professeur de langue skolte était là pour l’aider à enfiler la tenue. Gauriloff avait attendu ce moment depuis son enfance : elle venait de terminer son année d’études de la langue skolte.

« C’était le point culminant de mon année des études de la langue skolte. Ma propre tenue skolte a couronné ce moment de ma vie. Je maîtrisais enfin la langue skolte. »

C’était ce moment qui lui a donné l’inspiration pour entamer les études professionnelles d’artisanat et entrer dans un apprentissage de l’artisanat skolt. Il ne restait personne dans sa famille qui porte la tenue traditionnelle. La revitalisation de la culture vestimentaire skolte est devenue une grande partie de la vie privée et professionnelle de Gauriloff. « Il n’y avait personne pour m’enseigner, pour me montrer comment faire, » raconte-t-elle.

Le maître artisan a enseigné à Heidi Gauriloff la broderie perlée, la fabrication de la coiffe de jeune fille et le patron pour kuurta, le chemisier plissé de la femme skolte.

Gauriloff s’est également trouvée dans un cours de revitalisation de la coiffe de femme skolte, le même que celui que Kati Ljetoff suivait. « Ce cours est très important pour nous. La fabrication de la coiffe de femme mariée est exigeante ; peu de nos maîtres artisans s’y sont essayés, » raconte Heidi Gauriloff.

Qu’elle soit le gákti des Samis du Nord, le mááccuh des Samis d’Inari, ou le määccaǩ des Samis Skoltes, la tenue sami est adaptable. Elle se transforme en tenue formelle ou en version habillée à porter lors d’un festival ou en vêtement de tous les jours.

Porter une tenue skolte peut être une expérience émotionnelle ambiguë pour un individu, mais aussi pour la communauté sami.

Jasmin Semenoff de Sevettijärvi était collégienne lorsqu’elle a enfilé une tenue sami qui n’appartenait qu’à elle seule pour la première fois. Auparavant elle avait dû emprunter de vieux vêtements skolts à l’école à Sevettijärvi ou ailleurs. L’adolescente rechignait à porter des vêtements usés qui sentaient le moisi. Lorsqu’elle a enfin pu porter une tenue qui n’appartenait qu’à elle, elle était comblée. Sa tenue skolte est vite devenue une manière de montrer ses racines. La tenue de Jasmin est entièrement violette – sa couleur préférée. Aujourd’hui, elle peut porter sa tenue skolte avec fierté.

« Avant, nous autres Skolts étions été traités de ‘sales russes’, mais ce n’est plus le cas. A présent, il est rare qu’on nous considère inférieurs, surtout parmi nous, les jeunes Samis, » explique-t-elle.

Porter une tenue skolte peut être une expérience émotionnelle ambiguë pour un individu, mais aussi pour la communauté sami. Les Skolts de la génération précédente ne regardent pas souvent ceux qui portent la tenue traditionnelle de bon œil. Parce qu’être un Sami skolt a été une source de honte pour eux, la fierté des jeunes femmes skoltes peut leur paraître intimidante, et même étrangère. Ils peuvent se dire : « Non, cela n’est pas la tenue traditionnelle, celle qu’on portait alors. » « Mais non, nous autres, à notre époque, on n’avait pas les moyens d’utiliser autant de couleurs. »

Porter une tenue skolte demande du courage. Selon l’expérience des jeunes, les attitudes envers le renouveau de la tenue traditionnelle risquent de mener à ce que les jeunes n’osent pas le faire.

Pour une jeune femme skolte, porter la tenue traditionnelle est une affirmation de sa personnalité, ainsi qu’une manière de montrer ses racines. Cette sorte de fierté était impensable même dans les années 1990.

Aujourd’hui la tenue traditionnelle renvoie à des émotions et expériences beaucoup plus positives. Du moment qu’une skolte enfile la tenue skolte pour la première fois, elle sent le regard du présent et du passé sur elle. Les regards ont un poids. Être un Sami skolt n’a pas toujours été une source de fierté. Il en est autrement aujourd’hui.

Vêtue de sa tenue skolte, lorsqu’une jeune femme se regarde dans le miroir, elle est envahie par des pensées profondes. « Ai-je le droit de porter cette tenue, moi qui n’ai parlé que la langue finnoise jusqu’à l’âge adulte ? »
« J’espère que je n’aurai pas à entendre des commentaires négatifs sur ma robe. »

Le fardeau le plus lourd est porté par celles qui, après les décennies de honte, se trouvent parmi les premières à revêtir la tenue qui révèle leurs racines skoltes.

« Nous autres Skolts devrions nous poser la question suivante: portons-nous toujours le fardeau de la honte ? Il est temps de le laisser tomber. »

Lorsque Heidi Gauriloff mettait sa tenue skolte pour la première fois, un sentiment de malaise s’ajoutait à son enthousiasme. Le malaise était entièrement causé par les opinions des autres. « Quand on porte la tenue sami, il y a tout de suite des gens qui critiquent : est-ce qu’elle est correctement faite et portée ? »

Il y en a qui s’accrochent bec et ongles aux méthodes artisanales traditionnelles. « C’est comme si notre tradition vestimentaire était renfermée dans une boîte. J’ai l’impression que la génération précédente veut fermer la boîte à clé, » décrit-elle.

En tant qu’artisane, Gauriloff craint que si on ne crée pas de place par exemple pour de nouvelles couleurs, l’artisanat traditionnel soit enfermé dans un musée. A son avis, « Nous devrions nous réjouir de chaque nouvelle personne qui veut porter la tenue traditionnelle et de chaque nouvel artisan qui veut en fabriquer. »

Dans leur travail, les jeunes artisanes voudraient encourager et éduquer la nouvelle génération. Le message que Kati Ljetoff veut transmettre aux jeunes Skolts qui envisagent de porter la tenue traditionnelle est clair : la tenue
traditionnelle ne peut que renforcer la confiance en soi.

« Je suis heureuse de voir comment j’ai évolué en tant que personne ; ma tenue skolte est une grande partie de cette évolution. A présent, elle est la meilleure tenue pour moi et fait partie de ma personnalité d’une manière très forte, » raconte Kati Ljetoff.

Le vêtement devrait refléter non seulement l’histoire, mais aussi le temps présent où vivent les Samis, pense Ljetoff. Les jeunes Skolts du futur auront de nombreux exemples qui leur montrent qu’on n’a pas à avoir peur d’afficher ses racines.

« Nous autres Skolts devrions nous poser la question suivante: portons-nous toujours le fardeau de la honte ? Il est temps de le laisser tomber. »

Chacun doit trouver son inspiration personnelle pour porter sa tenue skolte avec fierté.

Jasmin Semenoff jure qu’un jour elle sera capable de faire cela. Et s’il lui arrive d’expérimenter, cela ne veut pas dire qu’elle a oublié la tradition.

« C’est la culture skolte que je veux transmettre. Quand j’aurai ma propre famille, je veux que mes enfants portent la tenue skolte et qu’ils apprennent la langue skolte. Moi aussi, un jour, j’aurai le courage de la parler. »

 

Texte Sara Wesslin
Photographie Henry Lämsä

Vous trouvez l’article original en finnois ici.

Traduction : Janna Jalkanen et Paula Philip