© Shahi Derky, Leftovers

Cet automne, AMPI (Academy of Moving Peope and Images) vous présente une sélection de films qui mettent en lumière la diversité des voix provenant de l’industrie du cinéma finlandais. Nous avons échangé avec le réalisateur Erol Mintaş, fondateur et directeur artistique de AMPI, et Fiona Musanga et Shahi Derky, deux alumni de AMPI.

AMPI est une école de cinéma fondée en 2018 par le réalisateur Erol Mintaş pour les personnes en mobilité arrivées en Finlande pour diverses raisons (immigration, déplacement dans le cadre d’études ou de recherche d’emploi, etc.). AMPI a pour objectif de concevoir un nouveau modèle d’apprentissage durable et une plateforme pédagogique grâce à laquelle des créateurs de tous horizons peuvent travailler par le biais du co-working ou de l’apprentissage par les pairs dans le but de contribuer à l’industrie du cinéma.

Quelle est l’histoire de AMPI ? Comment et quand le projet a-t-il commencé ?

Erol: La nécessité de fonder l’académie s’est révélée d’elle-même après de nombreuses rencontres avec des réalisateurs installés dans différentes villes européennes qui ont souffert pour s’intégrer dans l’industrie cinématographique locale. Les réseaux professionnels au sein de cette industrie existent souvent uniquement parmi des cercles restreints dont l’accès reste difficile depuis l’extérieur.
J’ai mené plusieurs workshops dans différentes villes et j’avais pour projet d’en proposer un autre pour les réalisateurs migrants à Helsinki mais j’avais conscience qu’avec un atelier de courte durée on ne peut rien réellement changer. J’ai commencé à réfléchir à une façon de créer une plateforme qui impliquerait davantage d’institutions et organisations existantes. Il me semblait fondamental de trouver un moyen d’impliquer les principaux acteurs du monde du cinéma, ceux qui le protègent et ceux qui possèdent un pouvoir de décision en son sein. Après un financement de lancement, nous avons mené un workshop test avec des résultats très prometteurs. Après cette belle expérience, nous avons présenté une version complète de l’académie et avons obtenu le soutien pour le projet complet de la part de la Fondation Kone.

La méthodologie de AMPI semble être fondée sur différentes pratiques collectives et sur un système fort de soutien par les pairs. Les étudiants poursuivent-ils généralement ces collaborations après l’obtention de leur diplôme ?

Erol : Pour nous, il est très important d’être capable de créer dans le cadre d’un travail collectif (co-working) et d’un apprentissage entre pairs (peer-learning). Bien sûr nous n’avons pas de ressources suffisamment grandes pour faire exactement ce que nous visons et voulons faire, mais dès que se présente une possibilité ou une opportunité d’impliquer nos alumni et nos participants, elle devient notre priorité. Par exemple, quand j’ai reçu l’invitation de l’Institut finlandais à co-organiser un programme de cinéma avec La Cinémathèque de Tanger, j’ai proposé à des alumni de AMPI de s’investir dans le projet en montrant des films réalisés à l’académie et c’est ainsi que j’ai confié cette mission à Fiona et Shahi. De cette manière, nous continuons à soutenir nos alumni et nos partenaires.

Shahi : Les cours ont toujours eu lieu dans différents lieux et institutions, ce qui nous a permis de faire continuellement de nouvelles rencontres et de côtoyer ceux qui collaborent avec l’académie et qui la soutiennent. De nombreux alumni de AMPI – dont je fais partie – ont collaboré entre eux sur différents projets et continueront à le faire sur de futurs projets.

Fiona : Beaucoup d’entre nous ont continué à travailler ensemble sur différents projets après notre formation à l’académie et je suis sûre que ces collaborations seront durables. Le soutien entre pairs a en effet été très prononcé et pour moi c’est comme si nous étions un collectif qui arrivait à créer un vrai lien créatif entre membres, comme un réseau. Je suis absolument certaine que je continuerai à travailler et créer avec les alumni, sous une forme ou une autre.


© Roxana Sadvokassova, Remains


Un des principaux objectifs de AMPI est de lutter contre le racisme structurel, l’intolérance, les inégalités de genre et le manque de représentations de différentes perspectives au sein de l’industrie du cinéma. Il y a sans aucun doute encore beaucoup à faire mais il semble que les problèmes structurels de cette industrie sont traités de manière plus adéquate que par le passé. Quelle a été votre expérience la plus gratifiante dans le cadre de votre travail à AMPI ?

Erol : Dans notre travail, le plus gratifiant a été de voir la passion et l’aspiration des réalisateurs à changer les structures de l’industrie cinématographique et de voir que AMPI a déjà généré de nombreux débats dans cette industrie en Finlande et dans d’autres pays dans lesquels nous aimerions voir encore davantage de progrès dans le futur. Nous espérons qu’une nouvelle génération de réalisateurs va nous mener à une industrie du film plus inclusive dans une démarche de participation active, de collaboration, d’apprentissage et de désapprentissage.

…Et le souvenir le plus marquant ?

Fiona : Mon souvenir le plus marquant est lié au sens de la communauté et à la véritable sensation de liberté créative que j’ai ressenti à AMPI. J’ai senti que je pouvais créer librement des histoires et des idées et que je pouvais faire confiance à mes pairs pour recevoir des retours honnêtes sur mes travaux. Je n’ai pas seulement réalisé ma propre histoire pendant ma formation à AMPI, j’ai aussi senti que j’étais dans un cercle d’énergie créative constant qui m’a influencé d’une façon vraiment unique.

Shahi : Ce qui m’a le plus marqué a été l’investissement quotidien de tous les participants. Dès que nous nous retrouvions pour un cours ou un tournage, chaque jour était dédié au cinéma, même pendant les heures de repos.

Erol : C’était incroyable de voir les idées des participants se développer au fur et à mesure jusqu’à ce qu’elles prennent la forme de véritables films. Je dois dire que j’admire les participants, nos alumni actuels, qui ont réussi à créer ensemble onze films d’affilée sans avoir d’expériences majeures en réalisation avant leur arrivée à AMPI. Il se dégageait de leur collaboration une énergie fantastique et une passion véritable pour l’apprentissage et la création. Et bien sûr, l’énergie et la passion des enseignants sont impossibles à oublier tant elles sont déterminantes.


Il semble exister une grande variété dans les différents profils et bagages professionnels et culturels des personnes candidatant à l’école. Les étudiants ont-ils déjà vécu des expériences dans le milieu du cinéma ou sont-ils des débutants complets ? Quel est le processus de sélection ?

Erol : Une expérience dans la production n’est pas un pré-requis pour être admis mais elle est bien sûr la bienvenue. Nous encourageons les personnes venant de tous les horizons à postuler. Avoir une passion pour le cinéma et la réalisation et avoir la détermination de choisir d’en faire sa carrière est ce qui compte le plus pour nous. Nous avons des participants qui ont des expériences dans le domaine et des débutants. C’est comme ça que le travail entre pairs se met en place, par l’échange des savoirs.


© Saara Hasan, Talk to me, Dance with Me, Let me be

Pouvez-vous nous parler des films sélectionnés pour la projection organisée à l’Institut finlandais ?

Fiona Musanga et Shahi Derky : Les films que nous avons sélectionnés ont chacun une saveur particulière. L’approche artistique de chaque réalisateur se reflète dans leur processus de création et dans leurs films et ce fut très beau d’en être les témoins.

La sélection inclut “Leftovers” réalisé par toi Shahi, et le film “Alonely” par toi Fiona. Pouvez-vous nous en dire plus sur ces films et spécialement sur leur contexte de production lorsque vous étiez toujours à AMPI ?

Shahi : Quand je suis arrivée à Helsinki et à l’école, j’ai fouillé dans mes premiers carnets et j’ai trouvé une page relatant le moment où je suis allée acheter un frigo sur un marché ouvert dans le sud du Kurdistan quand j’avais 16 ans. Depuis, cette histoire a pris différentes formes et a évolué au cours du processus d’écriture, pendant la phase de production et jusqu’à la post-production. Le tournage s’est fait en trois jours et je dois dire que la chance était avec nous quand je pense à la façon dont il s’est déroulé, lors des derniers jours ensoleillés de Helsinki. J’ai eu l’occasion de travailler avec des acteurs exceptionnels. Grâce à eux et aux retours des enseignants et du curateur, “Leftovers” a pris la forme qu’il a aujourd’hui.

Fiona : “Alonely” a été tourné en trois jours, c’était le dernier film de l’ensemble à réaliser et j’ai eu l’impression que nous étions arrivés à la fin d’un marathon. J’étais très excitée à l’idée de commencer le tournage en particulier parce que l’action se déroule dans une forêt où j’aime passer beaucoup de temps. J’accordais une confiance complète à mes pairs pendant le tournage, parce que c’était le dernier et parce que nous avions tellement travaillé ensemble que je savais que cela générerait un réel confort sur le set. La post-production a été pour moi une grande expérience d’apprentissage. Au montage, je pouvais vraiment le voir en train de prendre la forme que j’avais eu dans ma tête pendant longtemps, et ce fut une expérience incroyable pour moi.

Quelle est la suite pour AMPI ?

Erol : Après deux ans d’expérience, j’ai réalisé d’après les retours des participants et des enseignants, qu’il était nécessaire de restructurer le programme de AMPI et d’en faire un programme en deux ans. Je peux affirmer que AMPI est en changement et en développement constant et que nous continuons à nous challenger nous-même. Pour nous, il est très important de voir nos alumni actifs dans l’industrie du film, de continuer à créer et de poursuivre leur carrière dans la réalisation et donc continuer à les soutenir. Dans ce but, je suis en train de développer le programme “AMPI Volume-2”, qui sera consacré aux espaces créatifs et aux opportunités permettant aux alumni de consolider leurs capacités en réalisation et de continuer à travailler dans l’industrie du cinéma.


© Shahi Derky, Leftovers

À propos de Fiona Musanga:

Fiona Musanga, née en 1996, est une réalisatrice, écrivaine, photographe et activiste rwandaise vivant à Turku en Finlande. En 2012, elle étudie à l’école secondaire supérieure classique de Turku et obtient son diplôme de jeu d’acteur en 2015. En 2019, elle fait partie des participants sélectionnés pour étudier la réalisation de films à l’Academy of Moving People & Images. Musanga écrit, dirige et produit deux courts-métrages intitulés ​”Don’t worry” et ​”Alonely”​, le dernier étant son film de fin d’études. En 2020, Musanga écrit une pièce semi-autobiographique, ​”A collection of memories”. Elle sera publiée parmi les travaux DE d’autres auteurs dans une publication collective par Kustantamo S&S en 2021.
En 2020, elle co-dirige une publicité pour le Centre Éducatif Visio, engagé dans l’éducation non-formelle pour adultes dans le but de promouvoir des valeurs de développement durable et de démocratie par le biais de projets culturels et éducatifs. Actuellement, elle écrit un scénario pour son premier long-métrage “​Keeping”​. Musanga est une des fondatrices de Ubuntu Film Club, un collectif qui accueille des projections de films et des débats mensuels autour de Helsinki.

À propos de Shahi Derky:

Vivant actuellement en France, Shahi Derky, née en 1997 à Damas, a quitté la Syrie en 2012 pour vivre dans le sud du Kurdistan, puis en Turquie et récemment en France. Diplômée d’une licence en linguistique, littérature et études anglaises, elle intègre l’Academy of Moving People and Images à Helsinki où elle réalise son premier court-métrage, “Leftovers” (2020). Elle a également travaillé en collaboration avec deux artistes sur un court-métrage explorant le thème de la multiplicité des vérités : “Because They Were Three, They Were Four” (2020). Actuellement, elle suit un master de linguistique politique, terminologie et traduction dans le but de connecter langages, images et mémoire.


À propos d’Erol Mintaş:

Erol Mintas a fait des études supérieures en cinéma. Il a écrit son mémoire de master sur le cinéma de Tarkovsky. Il a réalisé deux courts-métrages à succès, “Butimar” et “Berf”. Berf (signifiant “neige” en français) a été nommé lors de différents festivals de films (Festival de cinéma de Montpellier, Timishort Film Festival, Brno Sixteen Film Festival, Festival de courts-métrages méditerranéens de Tanger, Festival de films indépendants !f à Istanbul, Antalya Golden Orange Film Festival), et a reçu huit récompenses à travers le monde. A ses débuts, son film “Song of My Mother” gagne le Prix du Coeur de Sarajevo dans les catégories Meilleur Film et Meilleur Acteur en 2014 et gagne quatorze récompenses. Mintas prépare actuellement un nouveau projet, “Earth Song”, pour lequel il a reçu une bourse d’écriture de la Fondation Finnoise pour le Cinéma. Mintaş a fondé l’Academy of Moving People and Images (AMPI) en 2018. Il a réalisé plusieurs documentaires tel que “From Space Syria is Here”. Son plus récent documentaire est intitulé “Brothers of Silence” dirigé par Taylan Mintaş.