Tisserands de l’utopie

Si tu devais tisser l’histoire
Avec le fil de ta mémoire
Et rattraper le temps perdu
Comment t’y prendrais-tu… ?
Yves Duteil

Tisser, démêler, relier, assembler, rassembler. Autant d’actions qui rythment l’exposition Défaire des nœuds, tisser des liens, fruit de la collaboration entre le MACAAL (Marrakech), l’Institut finlandais (Paris) et Lokal (Helsinki). A travers les propositions de quatre artistes invités à questionner disciplines, apprentissages, connaissances mais aussi langages et savoir-faire afin de donner du sens à la notion de lien.

Plongeant les visiteurs au cœur des processus de création, parfois de réparation, l’exposition explore la complexité des mots, de la langue, des silenciations et des non-dits qui façonnent la narration de l’Histoire comme en témoigne l’installation Back Up (2020) de M’barek Bouhchichi (Maroc) et Sasha Huber (Finlande/Suisse), produit d’une résidence croisée entre Marrakech et Helsinki, entamée il y a un an. Armés d’agrafes géantes en laiton gravées de mots de la romancière et essayiste canadienne NourbeSe Philip issus de son recueil de poèmes Zong! (The Mercury Press, 2008), les deux artistes s’engagent dans un devoir de mémoire, en hommage aux centaines de victimes du massacre du Zong (1781), symbole de la barbarie de la traite des Noirs. Fil métallique recourbé aux extrémités servant notamment à assembler et fixer, l’agrafe se déploie ici de façon monumentale sur toute la surface du mur, donnant lieu à un espace de verbalisation, de revendication et d’appel à la responsabilité.

Dans son analyse de l’importance sociale considérable des moyens de communication de masse, Marshall McLuhan affirmait que le contenu d’un médium, quel qu’il soit, est toujours un autre médium. Ainsi, le contenu de l’écriture serait la parole…
Sans jamais s’être rencontrées dans la vie réelle, Amina Agueznay (Maroc) et Janna Syvänoja (Finlande) s’approprient les matières naturelles, la laine pour l’une et le papier pour l’autre, comme support et fil conducteur d’un subtil dialogue Nord/Nord reflétant leurs expériences personnelles de la poétique de l’espace. Tout en se répondant principalement à travers une palette de couleurs rappelant les forêts nordiques, les œuvres d’Agueznay, Instant – Moments (2020), et de Syvänoja, Maisons Cachées (2020) se jouent de la parole et de la texture, le medium ici est lui-même le message. Elles partagent, transmettent et construisent des liens forts, tout en brouillant les distinctions entre le tissage littéral et le tissage métaphorique : l’activité de tissage est le nœud de passage d’un monde à l’autre, du traditionnel à l’actuel, du passé au présent.

Tisser des liens entre les époques et les usages, entre l’architecture et son contexte, la mémoire et la création, entre les savoir-faire et les innovations, telle est la démarche de cette exposition appelant les artistes à l’imagination de cartographies et d’écritures nouvelles. « Certains apprendront par la douleur et le chagrin, d’autres par la joie et le rire, c’est écrit ainsi. », dit un proverbe marocain. Défaire des nœuds, tisser des liens offre à notre compréhension personnelle de nombreuses leçons, tant sur l’être humain que sur la nature.

1 Yves Duteil, Extrait de la chanson « Tisserand », album J’attends, EMI Group, 1976.
2 Texte vient de latin textus qui signifie tisser.

COMMISSAIRES DE L’EXPOSITION

Meriem Berrada : Directrice Artistique, MACAAL, Marrakech
Janine Gaëlle Dieudji : Directrices des Expositions, MACAAL, Marrakech
Katja Hagelstam : Directrice, Lokal, Helsinki