Aujourd’hui de temps à autre on tombe sur un argument populiste selon lequel la Finlande est forcée de devenir de plus en plus multiculturelle. Cette conjecture se fonde sur une idée erronée selon laquelle la Finlande aurait été, jadis, contenue dans un sous-vide monoculturel et monolinguistique. En réalité, la Finlande est une biosphère vivante nourrie, si j’ose dire, par sa propre diversité. Depuis les temps les plus révolus notre Pohjola a été enrichi par des coexistences – tantôt pacifiques, tantôt compétitives-, par des migrations entre les territoires traditionnels de différents peuples – ainsi que par l’adoption de croyances, coutumes et langues nouvelles et l’abandon des anciennes.

Je suis moi-même l’exemple d’un Finlandais typique élevé dans un milieu monolinguistique – pourtant dès qu’on y réfléchit un peu, l’image d’un monolithe linguistique commence à s’effriter et à se nuancer. L’une de mes grands-mères avait appris pas mal de suèdois au service d’une famille bourgeoise; la famille d’un ami d’enfance traçait ses origines germano-baltes à la ville de Vyborg; j’ai rencontré, dans une maison de retraite, une vieille dame tatare avec qui j’ai pu pratiquer la langue turque qui me passionnait à l’époque; le nom de famille russe des amis de la famille avait été traduit en finnois après la guerre.

Sans parler du milieu linguistique du pays tout entier: La Finlande est bilingue sur papier, mais multilingue dans la vie, car les langues minoritaires aussi agressivement marginalisées que les langues sâmes, la langue rom de la Finlande, la langue carélienne et le yiddish, coincées entre les langues majoritaires, ont su tenir le coup – tant bien que mal.

Les langues portées sur les rives de la Finlande par les migrations contemporaines et aussi par le commerce international font donc partie tout naturellement d’un long suivi. Et quoi que fanfaronnent certains passionnés politiques, nous vivons dans une réalité ou le cœur de la Finlande bat aussi en arabe, en kurde, en français, en estonien, en albanais et en dari, entre autres. Les clôtures s’effondrent lorsqu’on vit la vie finlandaise en toutes nos langues: quand on frissonne sous la pluie gelée lors de la fête du Premier Mai, quand on est réveillé par la clarté d’une nuit d’été, quand on habille les bambins dans leurs habits de pluie, quand on aime et quand on est désillusionné, quand on crée et quand on glande.

Les catégories ossifiées se trouvent enfin mises en question même au sein des structures conventionnelles. Par exemple, la littérature est souvent catégorisée soit comme “finlandaise” soit comme “étrangère”. Mais que dire d’Allah99 de Hassan Blasim que j’ai traduit en finnois l’année dernière? De l’arabe, certes, mais l’auteur a la nationalité finlandaise et le roman porte autant sur la réalité finlandaise qu’irakienne. S’agit-il donc d’un roman « finlandais » ou d’un roman “étranger”? La question est désuète dans une culture qui est train de devenir de plus en plus universelle, et qui est bien loin de se soucier de l’idéal d’État-nation unilingue.

Accepter la diversité, c’est développer et renforcer le sentiment d’appartenir. J’en ai fait l’expérience personnelle en tant que professionnel de langue. Lorsque le roman Allah99 fut loué dans les médias et sur les réseaux sociaux, plusieurs irakiens m’ont dit que, pour la première fois, ils ont pu se reconnaître dans une histoire de réussite finlandaise. Et lorsque nous avons en toute hâte monté un service d’informations en arabe, kurde, dari et somalien à la télévision finlandaise au printemps 2020, ces communautés linguistiques nous ont inondés de commentaires positifs: « la télévision finlandaise a diffusé un programme tout spécialement pour moi. J’ai ressenti pour la première fois que j’étais vraiment un citoyen de la Finlande. »

J’ai énormément de reconnaissance envers tous les pionniers qui, par leur travail, ont essayé de montrer au grand public que les Finlandais existent en plusieurs coloris et parlent un méli-mélo de langues. Nous, les autres Finlandais qui représentent la majorité, sommes en train de découvrir peu à peu combien il est important faire en sorte que le tissu de la conversation public contienne des fils de toutes les langues du pays.

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Sans influences extérieures notre pensée perd de sa clarté et se met à tourner en rond. Les écrivains et les penseurs finlandais ont toujours été influencés par des sources plurilingues – en lisant des œuvres soit dans leur langue d’origine, soit en traductions finnoises ou suédoises. Par exemple, les modèles littéraires d’Aleksis Kivi étaient Shakespeare et Cervantes, dont il lisait les œuvres en traduction suédoise. La littérature contemporaine finlandaise, si originale soit-elle, a été elle aussi nourrie de littératures étrangères traduites en finnois.

Arriver à mettre la littérature mondiale à la portée des lecteurs finlandais n’est pas chose simple. La traduction d’un livre est un vrai travail d’artisan, lent et patient. Par conséquent, faire sortir un livre sur un tout petit marché linguistique – comme l’est le marché finnois – représente de véritables efforts commerciaux, culturels, économiques et intellectuels. Au mieux, on a du succès car la lecture, du moins aujourd’hui, continue à tenir bon contre les appels séduisants des sirènes des réseaux sociaux et d’autres chronovores du monde contemporain, et parce qu’il existe toujours des institutions qui continuent à valoriser et à financer la culture.

Il reste pourtant beaucoup à améliorer. Le champ littéraire commercial s’est « phénomenalisé », si l’on puit dire, depuis que nous sommes au courant de tout ce qui se cuve et remonte à la surface au temps réel dans le monde entier. Pourtant cela veut dire aussi que notre attention est sapée par des tons de voix dramatiques, provocants, agressifs et bruyants, souvent soutenus par de puissantes machines de production – mais la globalisation oblige que ces phénomènes parlent le plus souvent anglais.

Se trouve écrasée sous cette roue une quantité regrettable de littérature qui pourrait nous ouvrir de nouvelles perspectives intellectuelles, mais qui ne survit pas dans l’économie d’attention – peut-être parce que sa pensée forge son propre chemin, d’autant plus que cette pensée s’exprime dans une langue autre que l’anglais. Il nous importe de nous en inquiéter, car la langue est l’une des choses qui structurent la pensée, et nous avons besoin de puiser dans des sources diverses pour pouvoir comprendre notre monde dans sa pluralité.

Le premier exemple qui vient à l’esprit est notre propre communauté, l’Union européenne. La machine européenne prend des décisions au sujet de questions très importantes qui nous touchent tous, mais de quelle source nous vient l’information sur les valeurs et les courants culturels européens? Les médias font certes leur part en nous fournissant les faits, mais qu’en est-il des états d’âme des Européens? La meilleure manière de nous rapprocher d’eux est de nous tenir au courant de la production culturelle des pays européens.

Mais y a-t-il bon nombre de traductions de littérature bulgare, polonaise ou portugaise en finnois? Même la littérature allemande et française sont peu traduites, si l’on tient compte du la vigueur de ces langues globales. De grandes œuvres importantes sont écrites en anglais, mais quant à notre connaissance de l’Europe, la littérature anglaise ne peut être le seul regard qui soit – d’autant moins dans le monde après Brexit. Tout cela s’applique naturellement au monde entier, car dans le monde actuel aucun coin du monde n’est si lointain que les événements qui s’y déroulent ne nous influencent d’une manière ou d’une autre.

Le monde arabe en est un bel exemple. Les migrations déclenchées par des conflits politiques (et climatiques, de plus en plus souvent) ont porté des vagues de réalité des pays arabes jusqu’aux côtes de la Finlande, et si nous voulons en comprendre les circonstances, il nous faut entendre les voix de là-bas. Les média nous fournissent les faits, mais pour apprécier aussi la vérité émotionnelle des gens en question il faut s’en remettre aux textes créatifs.

C’est pour cette raison que je crois fermement que le plurilinguisme promeut, en fin de compte, la paix mondiale. Il est beaucoup plus facile d’éprouver des sentiments envers quelqu’un avec qui on a déjà un lien émotionnel. Prenons par exemple les arts plastiques ou la danse – ils font communiquer au-delà des frontières linguistiques, mais l’art littéraire nécessite un intermédiaire – un truchement.

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L’humanité se trouve en face de défis d’une telle ampleur que leur résolution exige la participation de tous. Si nous apprenons à donner de l’espace aux capacités de tous et que nous incluons les voix et les langues de chacun dans la narration de notre histoire, notre travail en commun sera sûrement une belle réussite. Quant à moi, je suis prêt à poursuivre mon rôle et faire ma part, qui est de nourrir notre vie culturelle d’idées traduites d’autres langues vers la nôtre, le finnois. La richesse des langues contribue au bien-être des esprits!

Sampsa Peltonen est un traducteur assermenté (arabe-finnois; finnois-français-finnois) qui traduit pour la Radio-télévision finlandaise (YLE) et traduit du littéraire pour plusieurs maisons d’édition. Il fait partie du comité de la langue finnoise, un corps d’experts sur l’usage de la langue finnoise.