Le 29 Novembre 1781, quelque part dans l’océan Atlantique entre la côte ouest de l’Afrique et l’île de Jamaïque, cent cinquante esclaves africains sont jetés vivants par-dessus bord sur les ordres du capitaine du navire le Zong. Chargé d’un “cargo” de quatre cent soixante-dix Africains captifs, le vaisseau était en voyage depuis plusieurs semaines. Le massacre allait générer une bataille judiciaire entre les propriétaires du vaisseau, les Gregson, et la compagnie d’assurance, les Gilbert. Cette affaire a été appelée “le cas Gregson vs. Gilbert”, ou encore “le cas Zong”.

Zong!, un poème-livre de NourbeSe Philip, poétesse et écrivaine résidant à Toronto, au Canada, est composé entièrement des mots provenant du texte juridique de l’affaire “Gregson vs. Gilbert”. C’est un poème sur l’esclavage et le système juridique, un poème qui explore les silences qui habitent le texte juridique, le mouvement exact et timide qui cherche à taire l’histoire demandant à être racontée. À travers des fragments de voix, des lambeaux de mémoire et des tessons de silence, Zong! révèle une histoire qui ne peut être racontée qu’en silence.

Sasha Huber and M’barek Bouhchichi, vous avez travaillé ensemble sur une nouvelle œuvre intitulée BACK UP qui sera exposée à l’Institut finlandais à l’occasion de l’exposition collective “Défaire des nœuds, tisser des liens”. BACK UP est une sculpture de grande taille largement inspirée par le massacre du Zong et le poème de NourbeSe Philip Zong! sur lequel vous avez travaillé en accord avec la poétesse. Votre dialogue a débuté à l’occasion de la création d’une œuvre collaborative en 2019, alors que Sacha était en résidence au Maroc. Vous ne vous connaissiez pas encore l’un et l’autre, comment a commencé cette collaboration ? Comment avez-vous travaillé pour trouver des points de convergence entre vos pratiques respectives ?

M’barek : En arpentant cet espace de rencontre/dialogue avec Sasha et sa pratique, rien qu’en m’y mouvant, tout simplement, tel un curieux. Ce processus m’a indiqué les possibilités de “faire” et de “faire ensemble” qui s’offraient à moi. Mon propre espace de rencontre/dialogue déverse des idées, des sentiments. La sienne aussi.

Sasha : C’était la première fois que j’ai été invitée à collaborer avec un artiste que je ne connaissais pas auparavant. J’ai eu une bonne intuition quand j’ai découvert le travail de M’barek, avant même de le rencontrer en personne. J’étais impatiente de voir ce que l’expérience donnerait.

Comment avez-vous découvert le poème “Zong!” ?

M’barek : La poésie est un espace de revendications, un espace riche de multiples sens qui traduit sensiblement nos idées et nos sentiments. Je suis très attaché à cet espace qui est en soi le fait d’une culture orale comme la mienne. NourbeSe Philip est une amie que j’ai rencontrée dans le sud du Maroc. J’ai redécouvert avec elle la vocation première de l’homme : être en éternel mouvement et ne s’arrêter que pour partager ses craintes et ses espoirs à coups de questionnements.

Parmi tant d’autres choses, elle m’a offert Zong!, une promesse de lecture qui s’exprime et se voit transcendée aujourd’hui par une matière visuelle partagée.

Sasha : Je connaissais l’histoire du massacre du Zong et ce poème, aussi la suggestion de M’barek de travailler sur ce poème m’a immédiatement touchée en plein cœur. J’avais créé en 2016 la pièce Sea of the Lost, composée de 200 000 agrafes en métal qui forment une multitude de vagues, représentant l’océan Atlantique mais aussi la mer Méditerranée. Cette œuvre commémore les plus de deux millions de vies perdues – sur les plus de quinze millions d’Africains déracinés – qui n’ont pas survécu au tragique “passage du milieu”. Elle commémore également ces milliers d’individus qui aujourd’hui fuient leurs pays déchirés par la guerre en traversant la mer Méditerranée dans des circonstances précaires, faisant ainsi de ces eaux “un passage du milieu”.

Du début de la conception à la phase de production, comment s’est déroulé votre processus créatif ?

M’barek : En injectant de la curiosité et en formulant des questions via un dialogue et une tentative de co-écriture au sein de laquelle l’histoire, le silence, le langage, la traduction ont pris forme, à la mesure de la réalité dans laquelle nous vivons et de celle que nous espérons.

Sasha : En décembre nous avons passé quelques jours à Marrakech pour nous connecter, discuter et esquisser ensemble. J’ai aussi beaucoup apprécié nos promenades en ville et sur les marchés. J’étais censée retourner à Marrakech au printemps 2020 pour continuer ma résidence au MACAAL et être présente lors de la production pour parfaire l’œuvre ensemble. Nous voulions aussi créer ensemble une autre pièce sur place. Tout cela s’est avéré impossible à cause de la pandémie du Covid-19, de ce fait M’barek s’est occupé de la production en m’envoyant des images des esquisses techniques et des pièces d’essai pour que nous puissions prendre des décisions ensemble. Cela s’est plutôt bien passé, mais j’étais bien sûr déçue de ne pas pouvoir être présente physiquement.

A quoi le titre BACK UP fait-il référence ?

M’barek : Il fait référence surtout à la possibilité et au devoir de sauvegarder. Ces grandes agrafes traduisent le pouvoir de l’écriture, de l’appropriation voire même de la réparation.

Sasha : Le terme BACK UP et le poème “Zong!” suggèrent l’idée d’une autre temporalité, celle qui nous fait ressentir le passé au travers de l’existence contemporaine. Celle que l’on n’oublie pas.

Diriez-vous que ces thèmes vous sont familiers dans le cadre de vos pratiques individuelles ? Comment vous ont-ils influencé dans le choix des matériaux qui constituent votre œuvre commune ?

M’barek : Comme à chaque fois en présence de l’histoire, une folle envie m’intime de me mettre à nu, de me découvrir et ce d’abord à mes propres yeux. Cette idée d’une histoire silencieuse nourrit probablement ma curiosité et me pousse à questionner cette chose en sommeil, la violence humaine. En examinant la pratique artistique de Sasha, cela raisonne et installe un échange, une matière à tisser.

Sasha : L’intérêt que nous partageons pour la mémoire et l’appartenance nous a permis de créer facilement quelque chose de nouveau. Nous travaillons tous les deux avec des médias variés, ce qui a favorisé la fusion de nos travaux, tout en aboutissant à une œuvre d’art de grande taille complexe et nouvelle pour chacun. J’attends avec impatience les nouvelles possibilités de continuer ce dialogue.

M’BAREK BOUHCHICHI & SASHA HUBER
Back UP
2020
Extraits du recueil de poèmes ZONG! de M. Nourbe Se Philip
Découpe laser et chromage sur inox et laiton
Dimensions variables

Photographie : Aurélien Mole

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