A l’occasion de l’exposition Middle Sea en collaboration avec Dora Dalila Cheffi, ÈLBÉ présente des pièces composant un vestiaire d’accessoires pensés, conçus et fabriqués autour de la Méditerranée. Cet automne, nous avons eu le plaisir de nous entretenir avec Nour B. et Clémentine L., les deux créatrices cette marque ensoleillée au parfum de vacances. Alors que l’été s’éloigne et que nous nous réunissons autour de boissons chaudes, évoquer la naissance et l’identité d’ÈLBÉ, mais aussi les valeurs, projets et envies de ses fondatrices nous fait ressentir la chaleur de Tunis, une énergie lente et vibrante qui illumine leurs créations. 

Comment est née ÈLBÉ ? Qu’est-ce qui vous a donné envie de créer votre propre marque ? 

Nour : Nous nous sommes rencontrées alors que nous travaillions en binôme dans une grande maison parisienne sur les ceintures et autres accessoires en cuir pour les défilés. Nous aimions beaucoup travailler ensemble et nous avions un rapport singulier par rapport à ce qui se faisait dans les ateliers. Après quelques temps, j’ai quitté la maison mais nous avons continué à nous voir et à créer des petites pièces pour s’amuser. Et puis nous avons voulu nous lancer dans un vrai projet ensemble. Clémentine est elle aussi partie et c’est ainsi que nous avons créé ÈLBÉ. Nous sortions d’une maison de luxe qui fonctionne comme une très grosse entreprise et nous n’étions plus en phase avec cette grande consommation, avec le gâchis de matériel, etc… Nous voulions être accessibles à toute personne sans qu’il y ait besoin d’avoir un oeil avisé pour comprendre notre univers. Nous souhaitions quelque chose de plus simple, qui relèverait davantage de l’émotion et qui parlerait d’amitié, de partage, d’amour. À partir de ça nous avons trouvé le terme “ÈLBÉ, signifiant “mon coeur”. 

Clémentine : La première étape était de tirer les conclusions de notre précédente expérience. Ce qu’on ne voulait plus, c’était l’aspect industriel de la mode et ce que nous voulions, c’était garder l’excellence de nos savoir-faire, la relation que nous avions toutes les deux et les échanges avec les personnes avec lesquelles nous travaillons. Nous avons commencé par créer une collection-test qui a reçu des retours très positifs. Nous avons pris beaucoup de plaisir à la créer : c’était ça que nous voulions faire. Nous voulons créer des produits de grande qualité et conserver ce savoir-faire de luxe. Nous avons aussi mis au coeur d’ÈLBÉ nos projets personnels et nos personnalités. Nous sommes un duo multiculturel, nous n’avons pas les mêmes expériences de la vie et l’identité d’ÈLBÉ est née de ces différences. 

Au début de votre carrière, aviez-vous pour projet de travailler pour de grandes maisons de couture ou aviez-vous déjà l’intention de créer votre propre marque ? 

Clémentine : Nous n’avions pas du tout les mêmes ambitions ! Nour voulait travailler dans les grandes maisons et pour ma part, j’ai toujours voulu créer ma marque. Je suis arrivée chez Vuitton complètement par hasard. Je cherchais à faire de l’artisanat parce que je viens d’une famille d’artisans et j’ai eu l’opportunité de faire mon apprentissage chez Vuitton puis d’être embauchée car mon travail était apprécié. Ce fut un hasard très heureux.

© Emma Burlet

Comment définissez-vous l’identité de ÈLBÉ ? 

Clémentine : Nous avions envie de créer une marque ouverte et culturellement mélangée. ÈLBÉ est une marque de bord de mer, de chaleur, de vacances, de palmiers, de soleil… 

Nour : … et de slow life aussi, car en Tunisie la temporalité n’est pas du tout la même. Dans notre conception du design et de la fabrication de la mode, nous avons choisi un rythme ralenti et non un rythme effréné comme dans l’industrie.

Quel est le lien entre ÈLBÉ et la Tunisie ? 

Nour : Je suis Tunisienne et il était évident pour nous de créer une marque qui représente nos identités, que ce soit la mienne ou celle de Clémentine qui a grandi dans un environnement multiculturel, le XIeme arrondissement de Paris, autour de Belleville. Quand elle est venue en Tunisie, nous avons beaucoup échangé au sujet de la culture nord-africaine dont elle était déjà assez familière. Notre inspiration a pris ses racines en Tunisie. Au niveau des vêtements, les femmes et les hommes sont habillés presque pareils, avec des robes ou des pantalons fluides. On retrouve cette idée d’avoir des “bouts de tissus jetés sur le corps” avec des accessoires. 

Clémentine : Il est certain qu’en France il est moins commun de voir des hommes porter des foulards ou de longues tuniques qu’en Tunisie où cela est beaucoup plus évident. En France nous avions des modèles hommes qui étaient plus réticents à poser parce qu’ils avaient peur de l’allure qu’ils allaient avoir en jupe alors qu’en Tunisie la question ne se posait pas. Lorsque l’on parle de marque unisexe, il s’agit souvent de femmes portant des vestiaires masculins. Pour ÈLBÉ, nous voulions que les choses trouvent leur équilibre. Quand nous avons ouvert un pop-up store dans le Marais à Paris, nous avions mis dans la vitrine une photo d’un mannequin homme aux longues dreadlocks qui portait une jupe. Il y avait des gens que cela surprenait, au milieu du Marais, le contraste était visible ! On ne s’attendait pas du tout à ce type de réactions, c’était naturel de notre part et nous n’avions pas l’intention de choquer, mais c’est intéressant de voir que l’on peut mettre de nouvelles choses sous les yeux des gens et que cela peut les inciter à remettre en cause certaines idées sur la mode et le genre. 

Vos collections sont composées de bijoux, sacs, chapeaux, foulards et quelques pièces de prêt-à-porter, pourquoi avoir choisi de concevoir principalement des accessoires ? 

Clémentine : Créer des accessoires est cohérent avec notre propre façon de nous habiller. Pour nous, ce sont des accessoires que naît le style. 

Nour : Les accessoires sont plus inclusifs car on se préoccupe moins des tailles, des saisons, des genres. Nous avons un style très simple avec des vêtements classiques et confortables que l’on aime porter avec des accessoires travaillés. C’est comme les épices et un plat : pour nous les accessoires sont des épices qui viennent donner sa saveur à la silhouette !

© Emma Burlet

Comment sont conçues vos pièces ? 

Nour : La première étape est la recherche des matériaux. On travaille au maximum avec des matières de seconde main, des fins de stock, des chutes de tissus, des perles vintage, des cuirs récupérés etc. On va ensuite composer à partir de ces matières : nous allons choisir les imprimés, la gamme de couleurs, etc. Pour la production des pièces, nous faisons tout ce que nous pouvons faire nous-même à Paris d’abord. Concernant toutes les pièces pour lesquelles nous n’avons pas le matériel, nous travaillons essentiellement avec des artisans français et tunisiens. 

Clémentine : Comme notre travail repose sur le choix des matières, nous sommes dépendantes de la quantité de matières que nous allons trouver. C’est la raison pour laquelle certaines pièces n’existent qu’en un nombre très limité d’exemplaires. 

Quelle est la place de la question écologique dans votre travail ? 

Nour : Nous favorisons au maximum les matières déjà existantes et revalorisons des matériaux qui étaient destinés à être jetés. De manière générale, nous encourageons la consommation modérée. Mais nous ne voulions pas que l’écologie soit un argument marketing. L’éthique fait partie de notre process mais on ne va pas le crier sur tous les toits ! Pour nous aujourd’hui, lancer sa marque, ce ne peut que être dans cette démarche-là. 

Clémentine : Nous ne nous sommes même pas vraiment posées la question, cela semblait juste évident qu’il fallait que nous ayons un impact écologique le plus minime possible mais on n’avait pas spécialement envie de communiquer dessus. Nous savons aussi qu’on peut évoluer et avec des moyens plus importants on pourrait faire encore mieux. 

L’exposition Middle Sea met en lumière votre production ainsi que celle de l’artiste finno-tunisienne Dora Dalila Cheffi, avec laquelle vous avez collaboré pour créer un foulard en édition limitée. Quel regard portez-vous sur ses œuvres ? Comment s’est passée cette collaboration ? 

Clémentine : Nous avons eu un immense coup de coeur pour son travail ! C’est joyeux, accessible, sans prétention, les couleurs sont splendides, ça fait du bien… Tous les adjectifs pour qualifier son travail sont ceux que nous voulons pour ÈLBÉ. Nous trouvons que son univers résonne complètement avec notre identité. 

Nour : Cette exposition a été pour nous la belle surprise de 2020. Plusieurs projets et des mécénats ont été annulés en mars 2020 à cause de la crise sanitaire et l’Institut finlandais nous a fait cette proposition que nous avons accueillie avec beaucoup de plaisir. Nous avions des connaissances communes avec Dora à Tunis et nous la suivions sur les réseaux.

Nous avions cette idée d’une collaboration mais on ne s’était jamais vraiment rencontrées. On avait déjà dans l’idée de faire une collaboration avec des artistes pour les foulards. Dès la naissance de ÈLBÉ, nous voulions travailler avec des artistes pour des collections. Et puis Dora nous a appelé pour nous dire que l’Institut finlandais souhaitait l’exposer et elle nous a proposé de le faire avec elle car elle pensait que nos deux univers se marieraient très bien ensemble. L’Institut finlandais s’est montré très enthousiaste face à notre idée de collaboration pour un foulard et le projet s’est très vite lancé ! Nous lui avons dit que nous aimions beaucoup ses peintures de table, c’est la raison pour laquelle elle nous a proposé une peinture de ce genre et on a adoré ! 

© Emma Burlet

© Emma Burlet

Quels sont vos futurs projets pour ÈLBÉ ? 

Dans le contexte sanitaire actuel, nous devons en premier lieu adapter notre modèle économique car nous faisons partie des petites structures qui ont été particulièrement touchées par la crise sanitaire. Nous avons l’intention dès que cela sera possible. Notre projet est complètement autofinancé par nous deux et nous devons trouver des solutions pour continuer à faire grandir notre histoire de façon durable. Nous allons également participer à des concours internationaux visant à valoriser les petites marques et l’artisanat de luxe. 

Dans le portrait du mois de septembre, Dora nous a parlé du manque d’institutions culturelles à Tunis, finalement comblé par la solidarité entre artistes, la situation est-elle la même dans le domaine de l’artisanat et du design ? 

Il y a vraiment une synergie créative à Tunis, et qui est particulièrement véhiculée par une génération de jeunes artistes qui ne se voient plus comme des créateurs isolés mais comme faisant partie d’un réseau local et solidaire. Ils mettent leurs compétences en commun pour échanger, s’inspirer, travailler ensemble, peu importe les médiums. Plusieurs initiatives dans le domaine de l’artisanat ont vu le jour, nous allons suivre cela de près ! A notre échelle, cela nous conforte dans notre envie initiale de réaliser des collaborations avec d’autres créateurs. 

Quel est votre rapport au design et à l’artisanat ? 

En réalité, nous nous définissons plus comme artisanes que comme designeuses. Le design est un terme très occidental et plutôt abstrait. Dans le milieu de la mode, il existe une hiérarchie entre le design en studio comme lieu de la création, et l’atelier comme lieu de l’exécution simple. Mais pour nous, il est impossible de séparer la conception la production car créer c’est produire et produire c’est créer. C’est en cela que nous nous considérons comme des artisanes, nous concevons et produisons dans le même processus, à deux têtes et quatre mains !

 

Interview : Kaisamari Sundström et Juliette Brochet