Laura Merz est une artiste visuelle qui vit et travaille en Finlande et en Allemagne. Illustratrice de livres pour enfants, elle utilise plusieurs techniques expérimentales de dessin pour représenter la vie sauvage. Ses travaux, exposés à l’international, ont remporté de nombreuses distinctions en Finlande et ailleurs. En outre, son œuvre Poisson Clown est présentée à l’Institut finlandais jusqu’au 18 juillet prochain. Le samedi 29 février à l’Institut finlandais Laura Merz organisera un atelier créatif pour le jeune public, Rayures dans la mer, tâches dans la savane.  En l’honneur de l’atelier à venir, nous lui avons posé quelques questions.

Comment es-tu devenue illustratrice ?

J’ai toujours adoré dessiner et quand j’étais plus jeune, je consacrais tout mon temps libre à la pratique artistique. J’ai continué dans cette veine en étudiant le design textile à l’université Aalto à Helsinki. Je voulais dessiner des motifs d’impression pour la mode et le design d’intérieur, mais j’ai vite compris que ce processus de création m’était trop restrictif. Pour mon projet de mémoire de master, j’ai décidé de me concentrer uniquement sur le dessin comme moyen d’expression personnelle, libéré des impératifs de répétition des motifs ou de production finale. Je recherchais différentes manières de “libérer” le dessin du perfectionnisme et des autres contraintes, dans le but de dessiner d’une manière plus spontanée, intuitive, expérimentale et expressive. La faune sauvage étant mon thème de prédilection, nombre de mes illustrations à l’encre représentent des animaux. À travers ce long processus de création dans lequel je me suis plongée, j’ai trouvé ma “vocation”, presque par accident. Dessiner me rendait si heureuse que je voulais communiquer cette joie aux autres. L’illustration me permet de partager à tous mes idées, mes pensées et mes sentiments, de la manière qui me semble la plus naturelle : en racontant des histoires à travers des images. C’est une dimension essentielle de ma relation au monde. J’essaie aussi de partager cette joie du dessin en enseignant lors d’ateliers qui permettent aux participants de trouver leur propre style grâce au dessin expérimental.

Me voilà à présent illustratrice de livres pour enfants presque par accident. Alors que les dessins sur la faune sauvage que j’avais réalisés à l’occasion de mon mémoire de master étaient exposés dans une galerie à Helsinki, Jenni Erkintalo et Réka Kiraly des éditions Etana, ma présente maison d’édition basée à Helsinki, sont venus. Ils ont adoré mes personnages animaliers et m’on suggéré de faire un livre avec eux. Ils ont ainsi publié deux livres pour enfants que j’ai illustrés et nous prévoyons d’en réaliser d’autres !

Je suis quelqu’un de très visuel : je pense, rêve et apprends grâce aux images. C’est pourquoi le fait de raconter des histoires à travers des images me vient naturellement.

Ton travail se concentre principalement, sans s’y restreindre, sur les illustrations de livres pour enfants. Comment procèdes-tu pour raconter des histoires à travers les images ?

Je suis quelqu’un de très visuel : je pense, rêve et apprends grâce aux images. C’est pourquoi le fait de raconter des histoires à travers des images me vient naturellement. Le travail de l’image t’offre de nombreux outils avec lesquels jouer : lignes, formes, perspectives, compositions, textures, couleurs,… Et chaque élément est porteur d’une symbolique et d’une signification. Il est évident que le dialogue et l’harmonie entre le texte et l’image sont primordiaux quand on travaille sur un livre pour enfants. Tout tient à l’équilibre entre ces différents éléments. Idéalement, l’illustration vient compléter les manques du texte et inversement, mais sans pour autant empêcher le lecteur de réfléchir par ses propres moyens.

© Laura Merz

Tes travaux ont été exposés dans de nombreuses expositions et ont remporté de nombreuses distinctions. Quels projets ont-ils eu le plus d’influence sur ta pratique ?

Après l’obtention de mon diplôme, j’ai surtout travaillé sur des illustrations de livres pour enfants, en plus de quelques commandes. J’ai eu la chance de bénéficier de bourses pour mon travail d’illustratrice de livres pour enfants, à l’instar du programme annuel de la Finnish Cultural Foundation que je viens de finir, et qui a été l’une des pierres angulaires de mon développement en tant qu’artiste.

C’était un plaisir de me concentrer à temps plein sur la création de littérature de jeunesse de qualité. Les livres pour enfants tiennent un rôle décisif dans l’éducation des générations futures, ainsi que dans leur développement et leur vie émotionnelle. C’est grâce à la lecture et aux autres pratiques culturelles que les enfants apprennent l’empathie, qualité, je le crois, indispensable à notre survie en tant qu’espèce humaine. C’est pourquoi j’adore travailler sur l’illustration en littérature de jeunesse. Il y a deux ans, on m’a demandé de réaliser un énorme tapis illustré pour la nouvelle bibliothèque centrale d’Helsinki Oodi, aux côtés de nombreux autres illustrateurs finlandais de renom. Cela a été un vrai honneur pour moi de voir mon travail mon travail exposé de manière permanente dans cet incroyable bâtiment qui incarne l’alphabétisation, la démocratie et l’égalité dans mon pays natal.

À vrai dire, je sens que je cherche toujours ma voie dans certains domaines de l’illustration. Travailler sur les livres m’a pris tellement de temps que j’ai finalement saisi assez peu d’opportunités en matière d’illustrations à visée commerciale. Ces derniers temps, l’envie de m’essayer au design de motifs pour textiles m’a de nouveau traversé l’esprit. J’espère aussi faire davantage d’illustrations éditoriales à l’avenir.

Quand j’étais petite, j’ai eu de nombreux animaux, des escargots aux homards en passant par les lapins, les chats et les chèvres. Pendant des années, j’ai même mis de côté mon argent de poche pour avoir un âne !

Nombre de tes illustrations rendent hommage à la richesse et à la diversité de la faune sauvage, non sans ironie et humour. D’où provient ton intérêt pour la vie sauvage ?

J’ai toujours été fascinée par la faune sauvage. Quand j’étais petite, j’ai eu de nombreux animaux, des escargots aux homards en passant par les lapins, les chats et les chèvres. Pendant des années, j’ai même mis de côté mon argent de poche pour avoir un âne ! Même si je n’en ai pas eu un en définitive, j’ai travaillé dans des étables et ai passé beaucoup de temps dans des fermes en grandissant. Désormais, j’essaie de fuir la ville et de passer du temps avec les animaux au moins plusieurs semaines par an. Je n’ai pas pu le faire en 2019, mais l’année précédente, j’ai passé un mois dans un élevage de chèvres au Portugal. Me balader avec le troupeau et procéder à la traite quotidienne sont des activités qui me rendaient si heureuse ! L’année précédente, j’ai fait des safaris en Afrique de l’Ouest pendant ma résidence artistique au Bénin. L’observation des animaux exotiques depuis le toit d’une vieille Landrover fut d’une importance capitale pour moi.

Ce qui m’intéresse, c’est de voir comment différentes expériences physiques dans la nature peuvent être retranscrites par le langage visuel de l’artiste. Mes dessins se nourrissent de mes rencontres réelles avec des animaux sauvages et domestiques. Je suis convaincue que la main a une certaine mémoire d’elle-même quand on dessine. L’acte de dessiner transforme une connaissance tacite – des années d’expériences passées – en quelque chose de visible, sous la forme d’une image. Dans mes dessins de la faune sauvage, j’essaie de capturer l’essence et l’énergie des animaux, d’après mon expérience vécue, au moyen de techniques expérimentales intuitives et spontanées de dessin. Les animaux sont non seulement fascinants et splendides à observer, mais sont également un outil intéressant pour analyser les émotions et les comportements humains. Nous avons projeté nos sentiments et nos traits sur des animaux depuis les premières peintures rupestres. Bien que je tire mon inspiration avant tout de ma relation personnelle à la nature, je m’inspire aussi de cette connaissance globale sur la faune, à savoir les mythes, les histoires, les fables en lien avec les animaux dans notre culture. Je suis passionnée par l’ambiguïté de nos représentations des autres espèces, de cette zone grise entre la nature humaine et la nature animale dans nos représentations collectives. L’image de l’animal est un instrument efficace pour étudier la complexité de l’existence humaine, tout en proposant une réflexion sur comment se déroule la vie pour les autres espèces. Mes dessins jouent avec les stéréotypes humains et animaliers. Il s’agit de portrait intuitifs et subjectifs qui racontent des histoires de mammifères appelés humains qui rencontrent d’autres animaux, avec l’intention de soutenir que toutes les espèces doivent être estimées et protégées.

© Laura Merz

Tes représentations de la faune sauvage n’aspirent pas à être de simples reproductions de la réalité. Comment trouves-tu le juste équilibre entre abstraction et figuration dans ton travail ? Avec quoi dessines-tu ?

Quand je dessine, plutôt que de viser le réalisme, je préfère m’en remettre à mon subconscient, à mes expériences passées, à mes connaissances et à mes sentiments afin de créer des illustrations à la fois expressives, intuitives et spontanées. Mon processus de création est expérimental et ludique. Je suis de nature perfectionniste et je pense que le perfectionnisme peut nuire à la créativité. C’est une source de bénédiction et de malédiction tout à la fois. C’est ce qui me pousse à créer, mais cela peut aussi me distraire et m’aveugler au cours du processus de création, et me faire me concentrer sur des choses annexes qui me font perdre le contrôle. Pour vaincre cela, je suis toujours à la recherche de nouveaux moyens pour “me tromper moi-même”, afin de dessiner en prêtant moins d’attention et de soin au détail. J’ai l’impression d’être en quête perpétuelle de minimalisme dans mon approche du dessin. À mes yeux, mes meilleurs travaux sont aussi les plus simples, où la ligne de partage entre abstraction et figuration est floue. Je suis convaincue qu’une illustration créative est d’autant plus efficace qu’elle laisse de la place pour l’interprétation. L’interaction est la clef : elle stimule l’imagination du spectateur dont l’esprit se voit alors récompensé d’un sentiment de découverte ! Parfois, la première esquisse est un chef d’oeuvre, mais la plupart du temps, afin d’obtenir un résultat satisfaisant, je dois passer par plusieurs dessins préliminaires. On serait surpris de voir tous les brouillons qui ont mené au projet final, qui semble pourtant si simple et instantané. Quand je suis en train de créer, tout mon studio est recouvert de bouts papier, maculés d’encre, de coups de pinceau et autres essais en tout genre. De ce chaos apparent naissent bien souvent des erreurs et des coïncidences qui génèrent de nouvelles idées et de nouvelles ressources visuelles. Le plus grand défi, à mes yeux, est de préserver cette fraîcheur, cette spontanéité et le charme de l’esquisse initiale dans le travail final. J’emploie de nombreux moyens de réaliser des empreintes et fais varier les outils avec lesquels je dessine. Je touche à tout ce qui peut potentiellement laisser une trace intéressante : matériel de nettoyage, de quincaillerie, bâtons, formes diverses en plastique et en carton, et tout ce qui me passe sous la main.

Photographie : Veera Mietola

L’oeuvre Clownfish, à découvrir à l’Institut finlandais jusqu’au 18 juillet, est une reproduction d’un dessin à l’encre extrait du livre Among Fascinating Creatures. Pourrais-tu nous en dire plus sur cette oeuvre ?

Les poissons clown de ce tableau sont en vérité des personnages annexes dans l’histoire. Ils viennent d’une école de poissons dans un environnement marin qui illustre l’état actuel de nos océans. Leur intérêt dans l’histoire tient surtout à leur puissance graphique, leurs audacieuses rayures noires et blanches au sein de la composition finale. Cependant, j’ai visionné il y a peu un documentaire d’Attenborough qui montraient des poissons clown qui faisant preuve d’esprit d’équipe pour déplacer une noix de coco sur le fond de la mer pour créer un abri pour y placer les oeufs and j’ai ainsi décidé de donner à ces petits compagnons à rayures davantage d’importance grâce à plus de détails sur leur vies dans mon prochain livre.

Quels sont tes futurs projets ?

Je travaille actuellement sur de nombreuses idées de nouveaux livres en collaboration avec de talentueuses personnes, dont une histoire basée sur la culture Sami et la mythologie avec l’autrice sami Helga West, et une avec des animaux dans la veine de la littérature de jeunesse avec Aino Jarvinen (l’auteur de mes deux premiers livres) et un livre sur des techniques expérimentales de dessin pour les enfants à réaliser à la maison. Je travaille également sur un projet d’art public, une petite peinture murale à découvrir dans ma ville natale, Lohja.