Tous les mois, l’Institut finlandais met en lumière les créateurs et créatrices dont le travail marque la Finlande et la France d’aujourd’hui.

Du festival de Hyères au Pitti Uomo à Florence, Maria Korkeila est l’une des créatrices les plus prometteuses de la nouvelle scène finlandaise.

Votre approche vers la création se situe quelque part entre DIY et punk revisité. Pouvez-vous nous parler de votre processus créatif, comment vos idées se traduisent-elles en quelque chose de portable?

Mon processus de travail a tendance à être très organique. Je travaille d’une manière très concrète et j’obtiens beaucoup d’idées par essais et erreurs, ce qui se traduit par l’esthétique DIY que vous avez mentionnée. D’un point de vue esthétique, je préfère ne pas trop traiter les choses : le message devrait paraître et se sentir sans effort.

Vous êtes actuellement basée entre Paris et Helsinki. Que considérez-vous comme la principale différence entre les deux, surtout en ce qui concerne l’impact que ces villes ont sur votre pratique créative? Quels sont vos endroits préférés à Paris?

Paris est incontestablement la capitale de la mode, alors que la Finlande est encore à la périphérie de l’industrie. Au cours de ces dernières années, de jeunes designers finlandais, principalement issus de l’université Aalto, ont laissé leur marque à l’échelle internationale, remportant des prix et travaillant dans des maisons de couture dans toutes les grandes villes de la mode. On nous compare parfois à la Belgique, un pays qui avait vu naître un groupe de créateurs cultes dans les années 1980-90, et on nous demande souvent pourquoi la Finlande, pourquoi maintenant…

Esthétiquement, la mode n’a pas une présence très visible dans les rues en Finlande, en termes d’habillage ou de publicité, à titre d’exemple. Je crois que le stimulus visuel vient d’ailleurs, ce qui se traduit par différents types de collections : les designers finlandais ont littéralement un point de vue différent sur la mode.

Le manque de grandes maisons de mode en Finlande nous libère des attentes, nous arrivons à créer de la «mode finlandaise», ce qui peut être perçu comme quelque chose de positif. En même temps, cela signifie que les opportunités d’emploi sont également rares, sauf si vous démarrez votre propre marque. La Finlande a un long chemin à parcourir pour développer un infrastructure afin de soutenir une industrie de la mode plus importante et autonome. À Paris, j’ai plus de possibilités d’emploi, mais en termes de ma propre pratique créative, avoir l’accès aux studios de textile aussi variés qu’en Finlande est difficile, ce qui change inévitablement la manière dont j’aborde mon travail de conception.

Ma chose préférée à Paris est de flâner dans les rues et regarder les gens. Je le fais souvent en allant dans les parties nord de la ville (9ème et 18ème arrondissements) à Belleville et au-delà. J’aime visiter les musées et les expositions (Palais de Tokyo et The Community par exemple). Le parc des Buttes-Chaumont est ma destination en été.

Photographie, musique, arts plastiques – vous travaillez en tant que créatrice de mode, mais votre approche peut être définie comme pluridisciplinaire. Que pensez-vous du besoin de catégoriser les différentes disciplines, en particulier en ce qui concerne la distinction entre les beaux-arts et les pratiques plus industrielles?

Créer des collections, c’est beaucoup plus qu’un simple développement de produit. La simple notion de vêtement devrait être dépassée en quelque chose de plus grand: un concept, un sentiment, une idée … Les vêtements sont des synthèses de tout cela. Les images et les présentations rassemblent les pièces séparées dans un récit cohérent. Pour moi, la création de mode de qualité est une combinaison du travail artistique à travers des images et du développement de produits. Dans ce processus, la photographie est plutôt un outil qu’une discipline séparée.

Ma relation avec la musique est plus compliquée. Elle est pour moi une importante source d’inspiration tout en faisant partie d’un autre univers séparé. Je dirais que pour moi la musique est plutôt une distraction. J’aimerais la garder en tant que tel, pour ne pas gâcher le plaisir par l’obligation.

D’une manière générale, je pense que la créativité vient d’un endroit abstrait, indépendamment de la discipline spécifique : elle peut être canalisée dans des différentes formes et formats en fonction du média et de son but. L’apprentissage de nouvelles compétences n’a jamais été aussi facile et l’automatisation finira par rendre obsolètes les compétences techniques: la réflexion et le ressenti sont plus importants. D’un autre côté, je suis un geek total qui aime savoir comment tout est fait, et je reçois beaucoup d’idées à travers le processus de fabrication. En outre, d’un point de vue d’un créateur de mode, savoir comment les vêtements sont faits est essentiel à la conception. De plus, peu importe le domaine, je pense qu’il est important de connaître l’histoire pour savoir où vous tombez dans l’ordre des choses et à qui vous faites référence. Peu importe si nous parlons des beaux-arts ou de l’industrie.

A moins que vous ne soyez un génie absolu, je pense qu’il est un peu difficile de garder une trace de toutes les industries, passées et présentes. Cela dit, la meilleure façon d’aborder le travail interdisciplinaire serait peut-être à travers des collaborations.

Au cours des dernières années, l’université Aalto a confirmé sa place au premier rang de la mode internationale.  Quel est le secret du succès à ton avis?

Le cours, dirigé par Tuomas Laitinen, offre un programme qui ressemble à ceux enseignés dans des universités de premier ordre comme Central Saint Martins. Le programme de bachelor a récemment été classé troisième au classement mondialement reconnu des écoles de mode de BOF, et pour de bonnes raisons.

Les classes sont petites et ce n’est pas facile d’être accepté. Une fois entrés, les étudiants reçoivent beaucoup de tutorat individuel et d’aide personnelle dans leur travail. L’équipement de l’école est incroyable, et pour les étudiants venant de Finlande et de l’UE, le programme est gratuit. En outre, malgré le domaine compétitif, il y existe une atmosphère très positive parmi les étudiants et les enseignants. Les gens s’encouragent au lieu d’être jaloux du succès des autres. Nous sommes encouragés à participer à des concours internationaux et on obtient beaucoup de soutien pour trouver des emplois, même après le diplôme, ce qui est incroyable.

Du festival de Hyères au Pitti Uomo à Florence, vous avez récemment travaillé sur plusieurs manifestations internationales et collaborations intéressantes. Quelle est la prochaine étape pour vous?

En ce moment, je travaille en freelance, et je suis en train de commencer ma nouvelle collection. Ce serait intéressant de poursuivre des collaborations avec de différentes personnes et marques : j’espère continuer à travailler avec un large éventail de projets comme je l’ai fait jusqu’ici. L’idée de travailler pour une maison de couture n’est pas exclue non plus.

Maria Korkeila

Le portrait par Sofia Okkonen et la photographie de mode par Maria Korkeila.

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