L’écrivain Eeva Kilpi écrit : « au fond, la seule chose qui nous maintienne en vie, c’est la croyance en l’émerveillement, dans la surprise, dans l’incertitude. » J’ajouterais encore que bien plus que nous maintenir en vie, cela nous rend vivants. C’est cette faculté à s’émerveiller, à découvrir, à s’enthousiasmer, à goûter, à s’intéresser aux personnes, phénomènes et cultures inconnues qui nous anime, qui nous rend souple.

Les journées de cette fin d’été sont longues et chaudes, la température dépasse les 30 degrés depuis des semaines. Cependant, maintenant que les rénovations se terminent après plus d’un an de travaux, maintenant que la soirée d’inauguration est passée, le rythme intense du début de l’été s’apaise. Ces semaines sont les dernières du mandat de six ans de Meena Kaunisto, directrice de l’Institut finlandais.

Ayant commencé mon poste en janvier 2018, je n’ai passé que huit mois à ses côtés. De cette période relativement courte, je garde tout de même de nombreux souvenirs de nos échanges ; des moments de partage qui me sont devenus chers. J’aurais aimé retranscrire certaines de nos discussions à l’écrit mais cette tâche s’est avérée presque impossible. Le plus souvent nos échanges ne suivaient pas de script déterminé, un sujet en entraînant toujours un autre. Ce texte reprend une conversation récente lors de laquelle je lui demandais de résumer les idées qui lui semblent les plus importantes après ces quelques années. Ont émergé quatre concepts : la curiosité, le dialogue, le partage, le « voisinage ».

De la curiosité

Meena Kaunisto : Ces dernières années en Finlande, on a discuté jusqu’à la lassitude de la classe créative, de l’économie créative, de l’économie collaborative. Il serait peut-être plus pertinent de parler « des curieux ». Les curieux forment un groupe ouvert, chacun y est le bienvenu. Ni méprisants, ni élitistes, ils se tiennent à l’écoute, intéressés par les faits et phénomènes de nos sociétés. Ils veulent débattre, participer, jouer un rôle. Ils sont ceux qui peuvent ouvrir la voie à la nouveauté, l’esprit ouvert et courageux. Ils n’ont de cesse de chercher à connecter les choses, les phénomènes, les êtres et les pensées, de chercher à partager les expériences et les points de vue, de tenter de créer de nouvelles opportunités.

Certains Finlandais s’étonnent de trouver un café dans l’Institut. Il est pour moi essentiel que nous servions de point de rencontre, de plateforme où les gens puissent dialoguer et échanger des idées. L’Institut finlandais est une vitrine sur les arts et la culture du pays. C’est une façon d’atteindre un public qu’il serait difficile de toucher autrement.

Sini Rinne-Kanto : un long travail de planification a permis d’implanter de grands changements structurels : le lancement et la pérennisation d’une galerie-boutique et d’un café dans nos locaux. Suite à la mise en place de ces nouveautés, le taux de fréquentation de l’institut n’a jamais été aussi élevé. Après la réouverture, faire connaissance avec notre public au quotidien fut passionnant. Je suis heureuse de voir à quel point l’institut peut réunir des gens issus de différents milieux et générations. C’est bien un lieu de rencontre, mais aussi un facilitateur et un médiateur.

La nostalgie, pour moi, peut être dangereuse. Il est important de ne pas s’arrêter maintenant, de prolonger nos efforts, de maintenir cette énergie et ce courage. C’est surtout la curiosité, la soif d’information, la capacité de voir au-delà de sa zone de confort qui nous font agir et réagir. Quelques exemples : le programme de résidence pluridisciplinaire qui sera lancé en 2019 à l’institut et une nouvelle initiative ciblée sur les pays du Maghreb.

Ce mélange de courage et de sensibilité nécessaire au changement ne va pas toujours de soi. Je suis récemment tombée sur le discours d’inauguration de l’Institut finlandais tenu par Matti Klinge en 1990. Il y souligne combien il est important d’être “à la recherche de ce qui est le meilleur, le plus important et le plus intéressant, mais aussi de ce qui, peut-être, n’existe pas encore”. Voilà tout ce que je souhaite pour l’institut dans l’avenir.

Meena Kaunisto : Il est essentiel de connaître l’histoire et de respecter le passé. Mais pour moi le désir et la capacité de participer au monde d’aujourd’hui sont tout aussi importants. Pour rester pertinente, pour s’inscrire de façon organique dans le présent, notre programmation doit-être en mesure de surprendre. Et nous aussi en tant qu’institution devons préserver ce désir d’être surpris.

Du partage

MK: Une fois qu’ils sont installés, les êtres humains ont un fort besoin de s’accrocher aux modèles et structures en place. Pourtant, on ne peut avec les méthodes d’hier agir sur le monde d’aujourd’hui. Avec ses ressources limitées, comment une structure telle que l’institut peut-elle réussir et s’épanouir dans un environnement complexe fait de changements et d’incertitude? L’essentiel se trouve dans le partage de la compréhension, de la connaissance et des savoir-faire. Le monde a plus que jamais besoin de la force des idées, du partage et de bonnes relations de voisinage.

SRK: En commençant à travailler à l’institut, je trouvais la notion même d’exportation culturelle étrange. Quel devrait-être le rôle de l’institut aujourd’hui, dans un monde global et international par essence ? J’ai vite remarqué que l’institut avait pris un rôle actif dans le renouvellement des idées et des structures traditionnelles. Il est essentiel de regarder vers l’avenir, de trouver de nouvelles façons de présenter et de parler de culture contemporaine – de Finlande ou d’ailleurs – et ainsi questionner sa propre compréhension et vision des choses. Toujours s’informer, ne jamais s’arrêter de poser des questions, travailler ensemble. Créer de nouveaux discours avec pour élément central le partage, la répartition de la connaissance, des contacts et du patrimoine culturel.

Du voisinage

MK: Au cours de ces six dernières années, ce fut une chance et un bonheur de travailler avec plus de soixante jeunes adultes. J’ai aussi pu observer le développement des réseaux sociaux et leur impact. Leur essor à provoqué une nouvelle façon de penser, de partager, a redéfini la notion de voisin.

SRK: Sur cette notion de « voisinage » et sur la nouvelle génération, je souhaiterais également évoquer l’énorme transformation sociale, culturelle et politique que Paris est en train de traverser. Bien sûr, les villes et les capitales vivent, bougent et s’adaptent toujours, mais je dirais que Paris a changé de façon particulièrement forte ces dernières années. Le poids des clichés peut-être ici extrêmement lourd. Mais la ville est devenue plus internationale et ouverte. Une nouvelle énergie, un nouvel élan envahissent le monde de la culture et des arts. Tout à coup, Paris, par son courage, attise autant les regards et les curiosités que Berlin ou Londres il y a quelques années. L’institut se trouve aux premières loges pour s’inscrire et jouer un rôle actif dans ces bouleversements.

Du dialogue

MK: C’est un grand privilège de travailler sur des projets qui nous inspirent dans une métropole comme Paris. Ce privilège ainsi que l’histoire de l’institut impliquent des engagements et des devoirs. Une approche ambitieuse, beaucoup de travail et de la réactivité : c’est ce qu’il nous faut pour mieux comprendre les sciences, les arts et le monde autour de nous.

Un élément essentiel de cet engagement est la capacité au dialogue et un dialogue réussi implique la capacité à se lancer dans l’inconnu, à apprendre continuellement et hiérarchiser l’information pour comprendre les enjeux sous-jacents. L’importance de la culture générale et du dialogue est plus que jamais d’actualité. Comment pourrions-nous autrement survivre et avancer dans cette réalité complexe et exigeante, dans ce monde qui change de plus en plus vite ?

Meena Kaunisto est la directrice de l’Institut finlandais, son mandat de six ans prendra fin en août 2018. Sini Rinne-Kanto a commencé son travail en tant que chargée de communication au sein de l’institut en janvier 2018.

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